Vous aimez notre contenu ?

Ajoutez-nous à vos
favoris Google

Un tapis vivant de dix-huit mille moules par mètre carré. C’est ce qui recouvre aujourd’hui le fond du lac Léman, transformant progressivement ses eaux troubles en une étendue digne des cartes postales des Maldives. Ce miracle esthétique porte un nom : la moule quagga, un mollusque invasif venu de la mer Noire qui a colonisé le plus grand lac d’Europe occidentale en une décennie à peine, au point de recouvrir le fond du Léman d’un véritable tapis de moules, jusqu’à 18 000 individus par mètre carré, avec une présence observée à des profondeurs supérieures à 150 mètres.

À retenir

Une bivalve microscope transforme le Léman en eau cristalline avec une efficacité vertigineuse
Les conduites d’eau potable s’obstruent, forçant les communes à des investissements massifs
L’eau claire cache une chaîne alimentaire en ruine et un effondrement annoncé des populations de poissons

Sommaire

Une machine à filtrer d’une efficacité redoutable
Des conduites d’eau potable bouchées, des millions de francs engagés
Un lac plus clair, mais pas forcément en meilleure santé
Vivre avec, faute de pouvoir éradiquer

Une machine à filtrer d’une efficacité redoutable

Tout a commencé discrètement. En 2015, un premier individu était observé à la station de Rivaz-Gare, dans le canton de Vaud. Dix ans plus tard, le verdict scientifique est sans appel : ce changement spectaculaire n’est pas dû à un miracle naturel, mais en bonne partie à l’action silencieuse d’une minuscule bivalve d’à peine deux centimètres, la moule quagga, sous la surface de laquelle l’équilibre du lac est en train de se redéfinir. Chaque individu, à lui seul, ne pèse pas grand-chose dans la balance écologique. Mais l’addition change tout.

Discrète, cette moule filtre l’eau avec une redoutable efficacité, jusqu’à deux litres d’eau filtrés par jour et par moule, et si l’on multiplie ce chiffre par le nombre d’individus, en moyenne 4 000 par mètre carré, on obtient une machine biologique de filtration d’une puissance vertigineuse. Sur les zones les plus densément colonisées, où l’on atteint les 18 000 individus au mètre carré, le calcul donne le tournis : plusieurs dizaines de milliers de litres filtrés quotidiennement sur une simple surface équivalente à une place de parking. Une étude de l’Institut des sciences de l’environnement de l’université de Genève confirme que la plus forte densité a été observée dans le lac Léman, avec une moyenne de 4 000 moules quagga par mètre carré sur l’ensemble du lac, la commission internationale pour la protection des eaux du Léman évoquant même des pics locaux allant jusqu’à quinze mille individus.

Ce petit mollusque n’a aucune exigence particulière. Sédiments divers, cailloux, roches, même les fonds meubles de vase, limon et sable lui conviennent, et elle ne s’arrête pas aux milieux naturels : elle se fixe sur tous les supports disponibles sous l’eau, y compris les structures artificielles. Sa reproduction, elle, tient du fantastique : selon l’université de Genève, une seule femelle produit jusqu’à un million d’œufs, et ces moules peuvent se reproduire toute l’année et frayer à des températures aussi basses que 5 °C. De quoi expliquer une conquête aussi rapide que totale.

Des conduites d’eau potable bouchées, des millions de francs engagés

La transparence retrouvée du lac séduit les baigneurs. Elle inquiète nettement plus les ingénieurs des réseaux d’eau. Crépines, conduites et tuyaux de captage d’eau, notamment ceux destinés à la production d’eau potable, deviennent des supports de choix, et à terme, ces infrastructures peuvent être partiellement ou totalement obstruées, compromettant l’approvisionnement en eau, ce qui contraint les acteurs concernés à des nettoyages répétés, un désencrassement des installations et l’ajout de filtres. Le Léman n’est pas un détail régional : c’est une eau de surface qui fournit 80 à 90 % de l’eau potable consommée dans le canton de Genève.

La facture, elle, grimpe vite. La ville de Lausanne a dû revoir sa stratégie d’investissement pour protéger son réseau : la municipalité compte un investissement de 6 millions pour l’usine de pompage de Lutry, où il s’agira de doubler la prise d’eau, sans compter un surcoût de 5 millions pour l’usine de Saint-Sulpice. Sans oublier les frais récurrents : les coûts d’exploitation, curage régulier et nettoyages, pourraient se monter à plusieurs centaines de milliers de francs par an. Ailleurs sur le pourtour du lac, l’EPFL et l’Université de Lausanne ont découvert à leurs dépens l’ampleur du problème lorsqu’elles ont voulu exploiter l’eau lacustre pour chauffer et refroidir leurs bâtiments : des travaux ont permis de constater à quel point la tuyauterie a été colonisée par les moules quagga. Certaines opérations de désencrassement relèvent presque du chantier naval : sur une station du bord du lac, une entreprise spécialisée a fait circuler dans une conduite de 300 mètres une sorte d’obus en plastique, appelé « pig », introduit dans le tuyau puis poussé grâce à de l’eau sous pression, doté de lignes spiralées qui tournent sur elles-mêmes pour arracher tout ce qui se trouve sur son passage, pour un coût de 200 000 francs.

Un lac plus clair, mais pas forcément en meilleure santé

Voilà le paradoxe que soulignent les chercheurs de l’Inrae dans une étude publiée en 2026 : une eau limpide n’est pas synonyme de bonne santé écologique. Le phytoplancton, composante végétale du plancton, constitue le socle même de la vie lacustre, car il nourrit le zooplancton, dont les alevins dépendent directement pour survivre. En raflant l’essentiel du phytoplancton, la moule quagga prive donc toute la chaîne alimentaire de sa base. Les chercheurs parlent de « benthification » : un processus par lequel l’énergie et la biomasse d’un écosystème aquatique sont déplacées de la colonne d’eau vers le fond, un phénomène amplifié par la forte capacité de filtration de la moule.

Les pêcheurs professionnels en paient déjà le prix. L’université de Genève l’a documenté : les moules quagga absorbent une partie de l’énergie et de la nourriture nécessaires au réseau alimentaire pélagique, ce qui affecte négativement la production de corégones, l’une des deux principales cibles des pêcheries du Léman. L’exemple nord-américain, où l’espèce est installée depuis plus de trente ans, sert d’avertissement grandeur nature : l’arrivée massive de la moule quagga a provoqué l’effondrement des populations de whitefish, un poisson emblématique qui est le pilier économique des pêcheries. Sur cette trajectoire, l’université de Genève estime que si la propagation de l’espèce en Suisse suit la même évolution qu’aux États-Unis, sa biomasse pourrait être multipliée par 10 ou 20 d’ici à 2045.

Vivre avec, faute de pouvoir éradiquer

Éradiquer la moule quagga du Léman ? L’idée relève désormais de la science-fiction. Les chercheurs de l’Inrae et de l’Université de Strasbourg sont catégoriques : la réponse est simple et brutale, parce qu’il est déjà trop tard et la colonisation du mollusque quasi totale, et la seule option réaliste consiste désormais à apprendre à vivre avec cette espèce, à mieux comprendre son écophysiologie, et surtout, à éviter que l’histoire ne se répète ailleurs. Un projet de recherche baptisé QUALAG, financé par l’Agence nationale de la recherche jusqu’en 2029, doit justement affiner ces connaissances encore lacunaires sur le Léman.

Reste que la bataille se joue désormais ailleurs, sur d’autres lacs qui n’ont pas encore basculé. Les autorités suisses multiplient les contrôles sur les bateaux de plaisance, véritables passeurs involontaires de larves microscopiques : une larve de moule quagga peut se nicher dans une goutte d’eau, et une seule larve suffit pour coloniser un lac entier. À Bienne, ingénieurs et biologistes testent un système inédit de goupillon géant propulsé sous pression dans les canalisations, pour arracher les larves avant qu’elles ne durcissent en coquille. Sur le Léman, cette course est déjà perdue. Elle ne fait que commencer, ailleurs, sur des rives encore préservées qui l’ignorent parfois.