Alors que la fronde anti-intelligence artificielle devient de plus en plus audible aux États-Unis, une voix a décidé de se faire entendre pour rassembler non pas toutes les craintes, fondées ou non, de la population, mais les impacts réels des data centers sur le quotidien des riverains. Et cette personne est loin d’être une inconnue : il s’agit d’Erin Brockovich, rendue célèbre pour son affrontement avec PG&E, auquel même Hollywood a rendu hommage dans un film avec Julia Roberts.
De l’aveu même d’Erin Brockovich, son attitude comme sa tenue n’étaient pas si éloignées de celles montrées dans le film… Image Erin Brockovich/Columbia TriStar.
De l’anonymat à la célébrité
Erin Brockovich n’avait rien de la juriste prédestinée à affronter l’une des plus grandes entreprises américaines. Sans diplôme de droit, après avoir enchaîné différents emplois et même un passage par les concours de beauté, elle rejoint en 1992 le cabinet Masry & Vititoe, en Californie, comme assistante juridique. C’est là qu’un dossier immobilier va attirer son attention : au milieu des documents se trouvent des dossiers médicaux, dont la présence n’a a priori rien de très logique.
En creusant, Brockovich découvre que Pacific Gas & Electric (PG&E) a utilisé du chrome hexavalent dans son installation de Hinkley, et que le produit a contaminé les eaux souterraines alentour. Plus gênant encore, de nombreux habitants souffrent de problèmes de santé tandis que l’entreprise leur assure que l’eau ne présente aucun danger.
Le site incriminé de PG&E. Image USGS.
Brockovich va alors faire ce qui deviendra sa marque de fabrique : aller sur place, rencontrer les habitants et accumuler les témoignages et documents. Avec l’avocat Ed Masry, elle finit par réunir plus de 600 plaignants face au géant énergétique.
La façon dont l’affaire s’est finalement réglée n’a pas la grandiloquence des films d’Hollywood : en 1996, PG&E accepte un règlement de 333 millions de dollars. Juste un accord ? Certes, mais c’est alors le plus important obtenu dans une affaire de pollution aux États-Unis. Quatre ans plus tard, Hollywood se chargera de rendre l’histoire réellement célèbre, avec rien moins que Julia Roberts dans le rôle de Brockovich.
Elle aurait pu en rester là et vivre confortablement de ses droits d’auteur, mais entêtée qu’elle est, elle n’a pas pu s’arrêter en si bon chemin : elle a fait de la défense des populations confrontées aux pollutions environnementales son métier, intervenant sur de nombreux dossiers liés notamment à la contamination de l’eau et des sols. Entretemps, elle a aussi publié plusieurs livres, animé des émissions et documentaires et créé une fondation portant son nom. Surtout, elle n’a pas changé de méthode : recueillir les témoignages directement auprès des habitants pour faire émerger des problèmes parfois ignorés des autorités. Plus de trente ans après ses débuts, elle a décidé de s’attaquer à une nouvelle cible : les data centers.
Viser haut et rassembler, pas d’autre méthode
Ironiquement, Erin Brockovich a décidé d’utiliser les méthodes modernes du numérique pour consolider un maximum de témoignages, en créant le site « Brockovich AI Data Center Reporting ». Le but ? Récupérer le plus grand nombre possible de plaintes pour nuisances de la part de riverains des data centers et, cette fois, avant même d’engager un procès, en faire une place publique où tout un chacun peut constater l’ampleur des dégâts.
Qu’on ne s’y trompe pas, l’idée n’est pas de jeter complètement les grands centres de données et l’IA dans un refus total et intangible. Brockovich elle-même n’est pas contre l’intelligence artificielle, loin de là. En revanche, elle a su entendre les voix des riverains et des personnes travaillant aux alentours, dénonçant non seulement les abus de ces grandes installations, mais aussi le fait d’avoir été mis devant le fait accompli.
Et pour le moment, c’est un succès : depuis fin avril, le site a déjà récolté 8 837 rapports de riverains, concernant 146 sites (33 opérationnels, 66 en cours de construction, 47 à l’état de projet). Sur ces différentes plaintes, près de la moitié (41,2 %) concernent une consommation d’eau excessive nuisant aux habitants alentour, 22,2 % indiquent une dégradation de leur confort électrique (que ce soit un réseau défaillant ou une forte augmentation des factures), 18,1 % font état de problèmes de santé, 14,6 % concernent la faune et la flore, 13,7 % les nuisances sonores provoquées par les bâtiments, et 5,7 % une atteinte au bien-être des enfants (du fait d’écoles à proximité, notamment).
Ces installations sont en effet loin d’être inoffensives suivant leur taille et leur implantation : les plus gros data centers peuvent consommer plus de 19 millions de litres d’eau par jour (non, il n’y a pas d’erreur dans le chiffre…) pour assurer le refroidissement des serveurs. Leur gourmandise en électricité atteignait déjà 176 TWh en 2023, soit 4,4 % de la consommation électrique totale des États-Unis. Pour comparaison, en 2018, ils n’en consommaient « que » 76 TWh : de quoi illustrer la vitesse à laquelle ils se développent.
Intelligence artificielle : de la désillusion à la révolte
En plus de ces chiffres donnant le tournis vient s’ajouter un élément crucial : de nombreux plaignants indiquent avoir été mis devant le fait accompli par leurs édiles. Un témoin donne ainsi à Fortune une bonne idée de l’absence totale de communication entourant le gigantesque data center Hyperion de Meta, dont le projet doit occuper quelque 4 000 acres, soit plus de 16 km² :
Personne ne nous a rien dit. Ils étaient supposés faire un grand meeting. Toute la communauté était sensée être conviée. Personne n’a jamais été mis au courant. Jamais.
Erin Brockovich place même ce manque total d’information préalable comme principal grief des riverains : « Le principal point commun de ces plaintes, plus que le bruit, plus que la consommation d’eau, plus que l’augmentation des factures d’électricité, se résume en un seul mot qui semble manquer dans la majeure partie des décisions : la transparence. ».
Collecter les plaintes, d’accord, mais ensuite ?
Contrairement à l’affaire Hinkley qui l’a rendue célèbre, Brockovich ne souhaite pas (dans un premier temps ?) s’attaquer à un cas symbolique. Le but de son site, et des personnes qui l’animent, est beaucoup plus général : organiser les plaintes, rassembler les cas, afin de faire monter la pression publique, politique et, si certains cas le nécessitent, judiciaire.
Une carte bien remplie. Image brockovichdatacenter.com.
Il faut dire que le problème est vaste, et les entreprises impliquées sont d’une puissance autrement plus importante que PG&E, bien que cette dernière ait un poids considérable en Californie. On parle là de sociétés pesant plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de milliards de dollars, et se comptant par dizaines : intenter un procès massif sans distinction prendrait des années et aurait peu de chances d’aboutir à quelque chose de véritablement concret pour les plaignants.
Mais Brockovich n’a pas changé d’objectif : plus que faire plier une entreprise, son but reste la réparation des dommages causés aux inaudibles. Et dans le cas présent, faire apparaître une gronde générale pour pousser le politique à agir pourrait bien avoir beaucoup plus de poids, et surtout des effets beaucoup plus rapides, qu’un long et coûteux procès.
Non pas condamner l’outil, mais condamner les pratiques
Au final, la logique est simple : il serait idiot de jeter le bébé avec l’eau du bain. Les apports de l’IA et des data centers associés sont non négligeables : les quelque 200 centres peuplant le comté de Loudoun, entre autres, lui ont rapporté 875 millions de dollars en taxes en 2024. C’est 35 millions de plus que le budget de fonctionnement général du comté.
Cependant, les pratiques doivent changer : plutôt que de prendre les décisions en sous-main, il faut non seulement donner un droit de regard aux populations alentour, mais surtout les écouter, plutôt que de les mettre devant le fait accompli. Si cela ne réglera pas tous les problèmes environnementaux causés par l’IA, ce sera déjà un grand pas en avant.