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Sept cent douze millions d’euros. C’est la somme engagée par l’État français à l’été 2009 pour acheter des vaccins censés protéger l’ensemble de la population contre la grippe A(H1N1). Résultat final : à peine 8 % des Français se sont présentés dans les centres de vaccination. Un rapport commandé à la Cour des comptes, publié en 2011, a disséqué ce fiasco logistique et budgétaire, en resituant toutefois les décisions dans le contexte d’incertitude sanitaire qui régnait au moment où l’alerte pandémique a été déclenchée par l’Organisation mondiale de la santé.

À retenir

Une commande massive de vaccins lancée dans l’urgence, sans négociation réelle face aux laboratoires en position de force
Le public a boudé la vaccination : comment un dispositif présenté comme vital s’est heurté à l’indifférence citoyenne ?
La Cour des comptes tranche : plus de 100 euros dépensés par personne vaccinée, quand la menace réelle était bien moins grave que prévu

Sommaire

Une commande passée dans l’urgence, sans marge de manœuvre
La désaffection du public, un scénario que personne n’avait anticipé
Ce que la Cour des comptes a réellement chiffré
Un jugement nuancé sur la précaution

Une commande passée dans l’urgence, sans marge de manœuvre

Tout commence au printemps 2009. L’OMS déclenche le niveau d’alerte maximal face à un nouveau virus grippal jugé potentiellement aussi dangereux que la grippe aviaire, redoutée quelques années plus tôt. La France, comme plusieurs autres pays, décide de sécuriser des doses en quantité massive, sans attendre de connaître la réelle virulence du virus. Les contrats ont représenté un total de 712 millions d’euros TTC pour l’achat de 94 millions de doses à quatre fournisseurs : GSK, Sanofi-Pasteur, Novartis et Baxter.

Ces marchés n’ont pas tous été négociés depuis zéro. Sanofi et Novartis avaient déjà conclu des contrats avec l’État lors de l’épisode de grippe aviaire et des avenants y ont été apportés, GSK étant le plus gros fournisseur et Baxter le plus petit, ce dernier ayant fourni les doses sans albumine d’œuf pour les personnes souffrant d’allergies, le tout dans un climat de concurrence entre États. Concrètement, la France s’est retrouvée à négocier des volumes colossaux face à des laboratoires en position de force, chaque pays cherchant à sécuriser ses propres stocks au même moment. Un rapport de l’Assemblée nationale confirme d’ailleurs l’ampleur de l’engagement : le Gouvernement a décidé sans tarder de se porter acquéreur de quantités importantes de vaccins, à hauteur de 94 millions de doses, acquises auprès de trois laboratoires, par des commandes successives de 50, 28 et 16 millions de doses, une petite quantité complémentaire provenant d’un quatrième fournisseur.

La désaffection du public, un scénario que personne n’avait anticipé

Le pari de la vaccination de masse s’est heurté à un mur : l’indifférence, voire la méfiance, d’une large partie de la population. Les centres ouverts au public le 12 novembre 2009 n’ont jamais fait le plein. Un rapport parlementaire d’enquête est sans appel sur ce point : le département des urgences sanitaires évalue la couverture vaccinale à 5,36 millions de personnes au 1er juin 2010, soit moins de 8,5 % de la population totale. Un chiffre confirmé par d’autres analyses, qui précisent même que seuls 5,36 millions de Français se font vacciner, dont seulement 563 000 recevront les deux doses prévues initialement par le protocole.

Face à cet écart béant entre les doses commandées et l’appétit réel des Français pour la piqûre, le gouvernement a dû se résoudre à revoir sa copie en catastrophe. Le 4 janvier 2010, Roselyne Bachelot annonce la résiliation de la commande de 50 millions de vaccins, sur les 94 millions de doses commandées. Une décision qui n’a pas été sans conséquences financières, les laboratoires réclamant naturellement des compensations pour ces contrats rompus en cours de route.

Ce que la Cour des comptes a réellement chiffré

Les magistrats de la rue Cambon ont mis de l’ordre dans les différents chiffres qui circulaient à l’époque, certains évoquant jusqu’à un milliard et demi d’euros. Leur verdict, présenté devant la commission des Affaires sociales du Sénat, distingue plusieurs niveaux de coûts. D’abord le coût net des vaccins livrés : sachant que cinquante millions de doses ont été annulées, le coût s’établit à 334 millions d’euros, auxquels s’ajoutent 48 millions d’indemnités de réduction de commandes, soit un total de 382 millions TTC.

Mais ce montant ne couvre que la ligne budgétaire des vaccins eux-mêmes. En intégrant l’ensemble du dispositif, la note grimpe sensiblement. Un article consacré au bilan de la campagne rappelle que le coût total estimé de la campagne a été de 700-760 millions d’euros, soit 110 euros par personne vaccinée, un montant qui exclut certains frais annexes comme le recyclage des flacons. La Cour des comptes intègre dans son calcul les vaccins jamais utilisés, ceux perdus en cours de route et ceux offerts à des organisations internationales : la Cour des comptes inclut dans le coût final des livraisons le coût des vaccins perdus ou détruits au cours de la campagne de vaccination, celui des vaccins demeurés inutilisés, qui seront périmés d’ici la fin de l’année, et celui des vaccins donnés à l’OMS.

Le contraste entre l’ampleur du dispositif et son usage réel n’a pas échappé aux magistrats. Les sages mettent en regard de ces sommes le faible nombre de personnes finalement vaccinées, soit 5,4 millions. Soit un ratio qui donne le vertige : plus de cent euros dépensés par personne immunisée, quand une dose de vaccin grippal saisonnier coûte aujourd’hui une fraction de cette somme.

Un jugement nuancé sur la précaution

La Cour des comptes n’a pourtant pas instruit un procès à charge pur et simple. Elle rappelle que les décideurs ont agi dans un climat d’incertitude scientifique réelle, sans savoir si le virus allait se révéler aussi meurtrier que la grippe aviaire, laquelle affichait un taux de létalité effrayant dans les foyers où elle avait circulé. Le bilan sanitaire final, avec 342 décès attribués à cette grippe en France selon les données rapportées au Sénat, contre les 5 000 à 6 000 morts redoutés au départ, a nourri le sentiment d’un dispositif surdimensionné. Mais les magistrats soulignent aussi que le principe de précaution imposait, à l’époque, de ne pas parier sur la bénignité du virus.

Reste une question qui dépasse le seul épisode de 2009 : comment calibrer une réponse sanitaire face à une menace inconnue, sans se retrouver soit à courir après les vaccins, soit à en stocker des dizaines de millions de doses inutiles ? Quinze ans plus tard, la crise du Covid-19 a montré que cet arbitrage entre excès de prudence et gaspillage de fonds publics reste, pour tout gouvernement confronté à une pandémie naissante, un exercice sans filet.