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À Cadarache, au cœur des Bouches-du-Rhône, un chantier nucléaire tourne depuis près de vingt ans sans avoir produit le moindre watt ni irradié le moindre échantillon. Le réacteur Jules Horowitz, lancé en 2007 avec une facture annoncée à quelques centaines de millions d’euros, a englouti plus de deux milliards d’euros de surcoûts selon la Cour des comptes, sans qu’une date de mise en service ferme puisse aujourd’hui être garantie avant 2030.
À retenir
Un réacteur de recherche nucléaire lancé il y a près de deux décennies sans avoir jamais fonctionné
Le budget initial de 500 millions s’est volatilisé : où sont réellement partis les milliards ?
Chaque report de calendrier révèle des failles systémiques dans la gestion des grands projets publics français
Sommaire
Un outil scientifique pensé pour remplacer une génération vieillissante
Une facture qui a quadruplé en deux décennies
Une divergence sans cesse déplacée sur le calendrier
Un outil scientifique pensé pour remplacer une génération vieillissante
L’histoire démarre dans les années 2000. Le réacteur Osiris de Saclay, pilier de la recherche nucléaire française, approche de la fin de sa carrière. Le CEA imagine alors un successeur polyvalent, capable de tester le comportement des matériaux et des combustibles sous irradiation pour soutenir les centrales existantes comme les futurs réacteurs. Le projet répond à un défi scientifique et technologique essentiel, celui de tester le comportement de matériaux et combustibles sous irradiation, en soutien aux réacteurs nucléaires actuels et futurs, et doit constituer un outil expérimental d’irradiation unique en Europe.
L’ambition ne s’arrête pas là. Au-delà de la recherche pure, l’installation doit aussi devenir une usine à radio-isotopes médicaux. Le réacteur, une fois opérationnel, aurait l’engagement d’assurer entre 25 % et 50 % des besoins européens en Molybdène-99, utilisé en imagerie médicale. Un enjeu de souveraineté sanitaire qui justifie, aux yeux du CEA, l’ampleur de l’investissement. Le chantier a démarré en 2007 sur le site de Cadarache, dans les Bouches-du-Rhône. Les travaux de terrassement sont spectaculaires : le réacteur est enfoui à flanc de colline pour résister aux risques sismiques de la vallée. Sur le papier, tout est calé pour une divergence, le moment où le cœur nucléaire démarre réellement, autour de 2014.
Une facture qui a quadruplé en deux décennies
C’est là que le récit bascule. Le coût du projet, initialement fixé à 500 millions d’euros, est passé à 1,5 milliard d’euros dès 2015. Une hausse déjà vertigineuse, mais qui n’est qu’une étape. La Cour des comptes, dans un rapport consacré au pilotage des grands projets du CEA, dresse un constat sans détour : la construction du réacteur Jules Horowitz, projet d’importance majeure pour l’établissement et toute l’industrie nucléaire, accuse déjà douze ans de retard et 2 milliards d’euros de surcoûts, soit un coût initial multiplié par quatre.
Les magistrats financiers ne se contentent pas de pointer un dérapage budgétaire isolé. Ils y voient le symptôme d’un mal plus profond : la gestion de ce projet illustre les difficultés qui ont amené le CEA à repenser l’ensemble de son pilotage de projet. Jules Horowitz n’est pas un accident de parcours mais un cas d’école sur la manière dont un établissement public peut perdre le contrôle d’un chantier nucléaire complexe. Certaines estimations, relayées par des associations antinucléaires, évoquent même une facture totale grimpant jusqu’à six milliards d’euros une fois toutes les provisions intégrées, un chiffre qui donne la mesure de l’incertitude qui plane encore sur le montant final. Deux industriels majeurs du secteur, DCNS et Areva, ont d’ailleurs dû passer des provisions pour risques dès 2014, preuve que les difficultés touchaient l’ensemble de la chaîne de sous-traitance et pas seulement le maître d’ouvrage.
Une divergence sans cesse déplacée sur le calendrier
Le calendrier a suivi la même trajectoire chaotique que le budget. La divergence du réacteur, prévue initialement en 2013, a d’abord été reportée à fin 2016, puis 2021, puis encore à 2025, en même temps qu’était annoncé l’abandon du projet Astrid. Trois reports en cascade, chacun repoussant d’autant la production des premiers résultats scientifiques attendus par toute la filière nucléaire européenne.
La dernière estimation en date ne rassure guère. Selon les informations données en juillet 2023 lors du Conseil de politique nucléaire de l’État, le coût augmenterait encore à 1,7 milliard d’euros pour une mise en service estimée entre 2032 et 2034, soit au mieux dix-huit ans de retard sur le planning original. Un chiffre confirmé côté recherche scientifique, où l’on évoque désormais un réacteur qui devrait être opérationnel entre 2032 et 2034.
Sur le terrain, l’administration commence à acter cette réalité plutôt que de continuer à fixer des échéances intenables. La demande de modification de l’autorisation de création du réacteur, pour porter la date de mise en service au plus tard au 14 octobre 2037 en prenant en compte des marges pour le projet, s’est finalisée en 2025, avec un projet de décret transmis à l’exploitant en fin d’année. Concrètement, l’État lui-même se donne désormais jusqu’à 2037, soit vingt-trois ans après la date initialement promise, pour voir enfin ce réacteur produire quelque chose.
Le chantier n’est pourtant pas à l’arrêt. Les activités de construction et de fabrication d’équipements se sont poursuivies en 2025, avec une augmentation notable des activités sur le chantier, et l’Autorité de sûreté a réalisé quatre inspections dans l’année. L’autorité de contrôle, plutôt que de dénoncer une dérive incontrôlée, note même une organisation et un suivi sérieux du projet, permettant notamment une instruction efficace de son dossier de sûreté, tout en pointant des points de vigilance sur la traçabilité documentaire.
Reste une question que la Cour des comptes elle-même a posée à propos d’un autre chantier nucléaire français, celui de l’EPR de Flamanville : à partir de quel niveau de dérapage un projet scientifique cesse-t-il d’être un investissement d’avenir pour devenir un puits sans fond budgétaire ? Le réacteur Osiris, que Jules Horowitz devait remplacer dès 2015, a été mis à l’arrêt définitif cette année-là. Depuis, la France dépend en partie de réacteurs étrangers, parfois russes, pour continuer certaines recherches sur les combustibles nucléaires. Un paradoxe qui en dit long sur le prix, humain et scientifique, d’un chantier qui n’en finit pas de repousser sa propre naissance.
Sources : rexecode.fr | facebook.com