Parmi l’équipe de médiateurs des sites cézanniens, rouverts cet été, Michel Dybel, médiateur polyvalent sur les deux sites et historien de formation, et Laura Perramond, chargée des publics, juriste et historienne de l’art de formation. Leur objectif : faire le tri entre les faits établis, les hypothèses plausibles et les légendes. Ils nous éclairent sur 10 idées reçues répétées depuis des décennies sur le maître d’Aix.

1 – La brouille définitive entre Cezanne et Zola

La légende veut que la publication de L’Œuvre (1886), où Cézanne se serait reconnu dans le peintre raté Claude Lantier, provoque une rupture nette et sans retour entre les deux amis d’enfance. Mais des lettres postérieures à cette prétendue rupture ont été retrouvées dans la maison de Zola à Médan, il y a « une grosse dizaine d’années ». Dans la toute dernière, Cezanne remercie Zola de lui avoir envoyé son dernier ouvrage, annonce qu’il va bientôt monter à Paris et espère le voir à cette occasion.

2 – Hortense Fiquet était distante et intéressée

La légende noire d’Hortense Fiquet – « entièrement construite après leurs décès », précisent les médiateurs – a longtemps dominé les récits autour de Cezanne. Elle est décrite comme une femme froide, distante, voire vénale, qui aurait vécu aux dépens du peintre et ne se serait guère souciée de lui.

Il n’existe aucune correspondance ni source directe permettant de connaître véritablement sa personnalité. Le couple a effectivement vécu à distance à partir des années 1880, Hortense étant installée à Paris et Cézanne revenant régulièrement à Aix. Mais ils passaient encore six mois par an ensemble, partaient en vacances, et les recensements les mentionnent régulièrement sous le même toit.

Son peu d’enthousiasme pour Aix peut aussi s’expliquer par sa situation : elle n’y avait aucune connaissance, devait y vivre discrètement et était tenue à l’écart de la famille Cezanne. Pendant seize ans, elle vit ainsi cachée avec une pension qui n’avait pas été prévue pour subvenir aux besoins d’un foyer de trois personnes, et n’a pas choisi de le quitter pour autant.

Enfin, dans les nombreuses lettres de Cezanne à son fils, l’artiste a toujours un mot pour elle : « Tu embrasseras bien maman », « Je pense bien fort à vous deux ».

3 – Hortense était seulement un « modèle »

Issue d’un milieu modeste, elle a souvent été présentée comme une femme peu adaptée au monde de Cezanne, notamment parce qu’elle vivait loin d’Aix. Hortense Fiquet aurait même été une simple modèle rencontrée par Cezanne.

Le terme, au XIXe siècle, pouvait être chargé d’une connotation péjorative et l’assimiler à une femme de mœurs légères. Pourtant, rien ne permet d’affirmer qu’Hortense ait été modèle professionnelle. Si elle l’avait été, on pourrait s’attendre à retrouver sa trace dans les archives ou dans les œuvres d’autres peintres, ce qui n’a pas été établi.

4 – Louis-Auguste était un père tyrannique et radin

La légende le dépeint comme un père autoritaire qui n’a jamais accepté que son fils renonce à devenir banquier, l’a désavoué, et l’a maintenu sous une pension humiliante.

Sauf qu’il lui verse une pension, calibrée pour une personne puisqu’il ignore l’existence d’Hortense et de Paul fils, mais suffisante pour que Cezanne n’ait jamais à travailler à côté, ni même à peindre des commandes. Il ne l’a jamais coupée, sauf lors de la crise consécutive à la découverte d’Hortense et de son petit-fils. En outre, Louis-Auguste pose pour lui, le laisse peindre à même les murs du Grand Salon de la Bastide et ira même jusqu’à lui faire construire un atelier en perçant une verrière qui défigure la façade.

Mieux, on a retrouvé un article attestant que Louis-Auguste avait fait un don humanitaire conséquent, davantage que le maire d’Aix lui-même, lors de la crue de Toulouse. Pas vraiment pingre, donc. Et bien que leur relation ait été complexe, Cezanne défendra férocement son père face à la famille Renoir en visite qui aura eu la mauvaise idée de faire une blague sur les banquiers…

5 – Sa famille était très pieuse et bigote

Louis-Auguste et Anne Élisabeth Honorine Aubert, elle aussi d’un milieu plus modeste, ont eu Paul hors mariage, fait socialement mal accepté à l’époque et très éloigné de l’image traditionnaliste. C’est donc plus le fait d’avoir menti et caché sa liaison avec Hortense Fiquet, plutôt que de ne s’être pas marié religieusement, qui a pu créer des frictions avec sa famille. Il est vrai en revanche que sa sœur Marie était très dévote, et Cezanne s’en est ouvertement inquiété à plusieurs reprises.

Quant à Cezanne lui-même, si l’on sait qu’il fréquentait effectivement les églises d’Aix, il a aussi eu son fils hors mariage, et certains experts estiment qu’il appréciait surtout la musique de l’orgue, ou encore que cela relevait simplement de la convention sociale.

6 – Cezanne n’a été reconnu qu’après sa mort

Une idée « complètement fausse », qu’on doit en grande partie à Gasquet qui a voulu faire de lui une icône régionaliste rejetée de Paris. Sauf que Cezanne expose dès 1874 avec les impressionnistes. Monet, Renoir et Pissarro reconnaissent son talent. Vollard lui consacre une exposition personnelle dès 1895 et ses tableaux se vendent bien. Vers la fin de sa vie, une belle toile se négocie autour de 2 000 francs, soit le prix du terrain des Lauves. La reconnaissance est certes plus forte à Paris et surtout en Allemagne qu’à Aix, mais certaines œuvres entrent déjà dans des collections publiques de son vivant, ce qui est rarissime.

7 – Cezanne était solitaire et misanthrope

La légende dépeint le maître d’Aix comme un peintre solitaire, bougon, tel un ours dans sa tanière. « Mais Émile Bernard vient souvent peindre sur le motif avec lui, tout comme Maurice Denis et Ker-Xavier, souligne Michel Dybel. Il y a énormément de gens qui gravitent autour de lui. Surtout sur la fin de sa vie, quand il sera pendant quatre ans à l’Atelier des Lauves. Tous diront la même chose, c’est que même s’il est occupé, il prend le temps de discuter et reçoit avec beaucoup de sympathie. »

8 – Cezanne a négligé son fils Paul

Obsédé par sa peinture, capable de rentrer à Aix sur un coup de tête, la légende veut que Cezanne se soit désintéressé de son enfant. Non seulement qu’un père n’éduque pas directement son fils était la norme au XIXe siècle, mais plusieurs preuves matérielles attestent du contraire. Dans ses carnets de croquis, on retrouve beaucoup de dessins d’enfant, dont une page émouvante où l’on voit une vue de village dessinée par Cezanne, et juste en dessous, la même vue dessinée par Paul fils.

Leur correspondance est aussi remplie de mots d’amour : « J’ai rarement lu une correspondance entre un père et un fils de cette époque aussi jolie, assure Laura Perramond. Cezanne dit à chaque fois que sans lui il ne serait rien. » Réciproquement, Paul fils voue sa vie à son père : il gère les relations avec les marchands, commande et fait expédier à Aix toiles et couleurs depuis Paris.

9 – « La Femme à la cafetière » est Hortense

Sur l’œuvre de Cezanne, le terrain est beaucoup plus solide que sur sa vie, car le catalogue raisonné est exemplaire. Mais même ici, les recherches récentes réservent des surprises : la restauration de la Bastide a permis de redécouvrir certains décors et motifs présents dans l’environnement du peintre. Ces indices ont conduit les chercheurs à revoir la localisation supposée de plusieurs tableaux, parfois attribués jusqu’alors à l’Atelier des Lauves.

Un cas emblématique d’identification discutée porte sur La Femme à la cafetière, dans laquelle on a longtemps voulu voir Hortense. En réalité, la physionomie et la tenue vestimentaire conduisent à penser qu’il s’agit d’une domestique, qu’on retrouve dans les dessins préparatoires, font valoir les médiateurs. D’autant que la toile correspond à la période où Cezanne s’intéresse aux travailleurs.

10 – Hortense et Paul fils ne sont pas venus à son enterrement

C’est une idée encore présente dans des ouvrages récents. Dans sa version romancée la plus tenace, il est dit qu’Hortense, ayant rendez-vous chez sa modiste, aurait dissimulé à son fils le télégramme annonçant l’agonie de Cezanne. Aucune source n’établit ni leur présence, ni leur absence.

Mais un faisceau d’indices plaide pour leur présence : la mort, survenue dans la nuit du 22 au 23 octobre 1906, aurait été déclarée le plus tard possible afin de repousser l’inhumation, vraisemblablement pour attendre leur arrivée. On sait par ailleurs qu’ils sont restés un temps à Aix : tous les actes de succession y sont signés. Surtout, un an après le décès, Hortense et Paul fils font célébrer une messe commémorative à la cathédrale Saint-Sauveur.

« À l’instant T, voilà ce que l’on sait », résume Michel Dybel. Et peut-être qu’on ne saura jamais tout.