Rien ne prédestinait Leevan Decou à devenir une figure des réseaux sociaux. Lorsqu’il rachète son officine, le compte Instagram de la pharmacie existe déjà mais rassemble une communauté limitée. L’idée de produire des vidéos vient d’abord de son équipe. « On voyait des pharmaciens qui montraient des produits ou des boîtes de médicaments, ouverture, mise en place, etc. Mes collaboratrices ont voulu essayer. Elles avaient préparé un script et m’ont demandé si j’étais d’accord pour apparaître dans la vidéo », raconte-t-il.
Le succès est immédiat. Une première vidéo atteint plusieurs milliers de vues alors que le compte n’intéresse que quelques centaines d’abonnés. D’autres suivent et rencontrent le même engouement. Parallèlement, l’évolution du cadre déontologique autorisant davantage de communication institutionnelle sur les réseaux sociaux convainc le jeune pharmacien de s’investir davantage dans cet outil.
« Je me suis dit qu’il était important que les messages de santé soient portés par des professionnels qualifiés. Sur les réseaux sociaux, beaucoup de personnes donnent des conseils santé sans être médecins ni pharmaciens. » Très rapidement, le contenu évolue. Les vidéos promotionnelles laissent place à des messages de prévention, de pédagogie et d’information sur les missions de l’officine. Vaccination, prévention des maladies chroniques, activité physique, matériel médical, dépistage ou encore mésusage des médicaments : les thèmes abordés reflètent directement les problématiques rencontrées quotidiennement au comptoir. « En trois mois, j’ai gagné près de 40 000 abonnés et certaines vidéos ont été vues plusieurs millions de fois. »
Révéler les missions méconnues du pharmacien
Si cette visibilité lui apporte une certaine notoriété, Leevan Decou estime que son principal apport est ailleurs : elle permet de faire découvrir au grand public des missions encore largement méconnues. Au comptoir, les retours des patients sont nombreux. « Beaucoup me disent : “Je ne savais pas que vous faisiez ça.” Ils découvrent qu’on peut réaliser des bilans de prévention, des téléconsultations, certaines prises en charge de cystites ou encore accompagner les patients sur leur calendrier vaccinal. »
Selon lui, l’image du pharmacien reste encore largement associée à la délivrance des médicaments. « Pour beaucoup de patients, le pharmacien donne des boîtes. Point. Ils ne voient pas tout ce qui existe autour. »
Les réseaux sociaux deviennent alors une vitrine des transformations que connaît la profession depuis plusieurs années. Une de ses vidéos les plus vues concerne la vaccination. Dans cette publication, le message est pourtant extrêmement simple : rappeler l’intérêt de se faire vacciner et l’implication des pharmaciens dans cette démarche. Le sujet a trouvé un écho particulier auprès du public. « J’ai même eu des personnes vaccinosceptiques qui ont indiqué dans les commentaires qu’elles allaient finalement se faire vacciner. » Pour le pharmacien, cette sensibilisation est particulièrement importante chez les seniors.
Des situations très variées
Mais derrière les vidéos virales se cache une réalité beaucoup moins médiatisée : celle de l’accès aux soins dans les territoires ruraux. Installé en Dordogne, Leevan Decou observe quotidiennement les conséquences du manque de médecins généralistes et spécialistes. « Les patients viennent nous voir parce qu’ils ont besoin d’une solution et qu’ils ne trouvent pas de médecin. » Les situations rencontrées sont extrêmement variées.
Petites plaies, problèmes dermatologiques, interrogations sur un traitement, difficultés à obtenir un rendez-vous médical ou encore besoins de renouvellement de prise en charge : l’officine devient souvent le premier lieu où les patients cherchent de l’aide. Le pharmacien évoque même certaines situations qui dépassent largement le cadre traditionnel de son exercice. « Un patient est arrivé récemment après être tombé de son tracteur. Il saignait beaucoup. J’ai réalisé un premier pansement, utilisé un matériel hémostatique puis je l’ai orienté vers une prise en charge médicale urgente. »
Cette évolution des pratiques conduit le titulaire à employer une formule particulièrement parlante : « La pharmacie rurale est devenue l’antichambre des urgences. ». En Nouvelle-Aquitaine, région où exerce le pharmacien, l’Ordre dénombrait 1 973 officines au 5 juin 2026, soit 31,6 pharmacies pour 100 000 habitants. La région se caractérise également par une population particulièrement âgée : les plus de 75 ans représentent 13,3 % des habitants. Deux données qui illustrent le rôle de proximité joué par les pharmacies dans des territoires où les besoins de santé augmentent avec le vieillissement de la population. « Une grande partie de notre travail consiste à réorienter les patients et à déterminer le niveau d’urgence. »
Cette fonction de tri devient d’autant plus importante que les services d’urgence sont eux-mêmes confrontés à une forte pression.
Adapter la formation aux réalités du terrain
Cette évolution des missions soulève inévitablement la question de la formation.
Sans remettre en cause la qualité du cursus actuel, le jeune titulaire estime que certaines compétences mériteraient d’être davantage développées. « J’aimerais voir davantage de cas pratiques et peut-être davantage de temps consacré aux situations concrètes que nous rencontrons tous les jours. »
Il évoque notamment l’évaluation de certaines situations d’urgence, l’orientation des patients ou encore la gestion des problématiques de premier recours. Car entre les enseignements universitaires et la réalité de l’exercice rural, l’écart peut parfois être important. « Ce qu’on fait sur le terrain est souvent différent de ce qu’on apprend à l’université. L’expérience joue énormément. »
Une visibilité sous surveillance déontologique
Cette présence sur les réseaux sociaux s’accompagne également de nombreuses précautions.
Conscient des enjeux déontologiques, Leevan Decou affirme échanger régulièrement avec l’Ordre national des pharmaciens afin de s’assurer que ses contenus restent compatibles avec les règles professionnelles. « L’objectif n’est pas de faire du buzz ou de la sollicitation de clientèle. Mon objectif est de faire de la prévention. »
Certaines vidéos ont d’ailleurs été retirées lorsqu’elles lui semblaient susceptibles de poser question.
Il refuse également les placements de produits proposés par certains laboratoires et évite de répondre aux demandes individuelles de conseils thérapeutiques reçues sur les réseaux sociaux.
« Quand quelqu’un me demande un avis sur son traitement, je lui réponds d’aller voir son pharmacien ou son médecin. Je ne peux pas faire une consultation sur Instagram. » Une ligne de conduite qui traduit la même exigence que dans son exercice quotidien : informer sans se substituer à la prise en charge personnalisée du patient.