Seul réalisateur suisse en lice pour le prestigieux Léopard d’Or lors de cette édition du Festival de Locarno, le cinéaste Basil Da Cunha a présenté son nouveau long-métrage, ‘O Jacaré’. Un film choral vibrant qui fait office de lettre d’adieu au quartier de Reboleira, dans la banlieue de Lisbonne.

‘O Jacaré’ est une histoire chorale entre thriller et comédie. Le film prend pour décor le quartier de Reboleira à Lisbonne, au Portugal, un secteur à forte immigration capverdienne où le réalisateur suisso-portugais Basil Da Cunha, s’est installé il y a deux décennies et qui sert de décor à toute sa filmographie. Présenté par le festival comme le dernier chapitre de la trilogie consacrée au quartier de Reboleira, ‘O Jacaré’ en lice pour le Léopard d’Or, est en réalité le quatrième film, après ‘Até ver a luz’ (2013), ‘O fim do mundo’ (2019) et ‘Manga D’Terra’ (2023).

‘O Jacaré’ plonge directement le spectateur dans le chaos du quartier de Reboleira avec un braquage qui tourne mal, un butin de 180’000 euros qui disparaît et des policiers à chaque coin de rue. Un braquage qui devient un prétexte pour raconter les personnes et raconter un lieu.

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Une dernière danse pour Reboleira

‘O Jacaré’ revêt une dimension particulière: celle d’un adieu. Le quartier, menacé par les démolitions et la gentrification, est en train de disparaître. « Au moment du tournage, on a dû recréer pas mal de ces lieux de vie qui constituaient des piliers du quartier et qui n’existaient déjà plus. De la même façon, on a dû aussi aller chercher des habitants qui n’y habitaient plus. […] C’est un joyeux testament, une célébration de ce quartier », confie Basil Da Cunha dans l’émission Vertigo du 13 août.

« J’ai décidé de les réunir dans cette dernière danse, parce que c’est un des derniers films qu’on fait là-bas », indique le cinéaste en évoquant les générations d’acteurs locaux passées devant sa caméra.

C’était une façon de clore ce cheminement qu’on a fait ensemble, mais d’une façon joyeuse et en le célébrant

Basil Da Cunha, réalisateur

Au-delà de la fiction, le film s’apparente à un travail d’archivage social et de mémoire collective presque anthropologique, comme le précise le réalisateur: « Il y a des maisons qu’on a filmées qui n’existent plus, des rues, des bars, des gens qui sont malheureusement partis parce que la vie les a emportés. Et on les a gravés à tout jamais dans nos caméras. Ca, c’est merveilleux ».

La force de frappe des femmes

Si le précédent film du cinéaste, ‘Manga d’Terra’ (2023), flirtait déjà avec le portrait de femmes, ‘O Jacaré’ orchestre un véritable retournement de pouvoir. Sans dévoiler l’issue du film, ce glissement s’apparente à un geste d’émancipation porté par l’incroyable énergie des actrices non professionnelles du quartier.

Loin d’être de simples figures de passage ou des victimes passives, les femmes, dans le film de Basil Da Cunha, crèvent l’écran par leur dignité et leur puissance de jeu. Le cinéaste ne tarit pas d’éloges sur ses comédiennes, qu’il filme depuis des années au fil des mutations de Reboleira. « J’ai toujours trouvé qu’elles avaient de toute façon une force de frappe, une puissance qui méritait d’être mise en lumière et d’être portée sur le grand écran », souligne-t-il.

>> A écouter, l’interview de Basil Da Cunha dans l’émission Vertigo : « O Jacaré » de Basil Da Cunha / Vertigo / 26 min. / jeudi à 17:06 Le rôle crucial du Festival de Locarno

Pour le réalisateur, habitué des grands rendez-vous cinématographiques, présenter son travail à Locarno est une nécessité absolue pour faire vivre et rayonner ses œuvres. « C’est très important. C’est même vital pour le cinéma qu’on fait, de pouvoir le montrer dans ces temples sacrés du cinéma », confie-t-il dans l’émission Forum du 12 août.

Le soutien qu’on a reçu du Festival de Locarno jusqu’ici nous touche énormément et nous permet de faire rayonner nos films

Basil Da Cunha, réalisateur

Ce rayonnement est d’autant plus crucial que le cinéma de Basil Da Cunha refuse le clivage traditionnel entre divertissement grand public et exigence artistique. ‘O Jacaré’, coproduction RTS, se positionne précisément à la frontière de ces deux mondes. « Nos films ne sont ni des films commerciaux ni des films d’auteurs, de niche, parce qu’on ne tourne pas le dos à l’idée de faire un cinéma qui soit populaire. […] C’est un film difficile à mettre dans des cases et du coup, pouvoir le montrer dans ce festival en particulier, permet de lui donner de la force », explique le réalisateur.

En mêlant comédie chorale, tension policière et féminisme spontané, ‘O Jacaré’ s’impose comme un « joyeux testament » cinématographique. Un film politique et pop qui marque la fin d’un cycle. Et si Basil Da Cunha ne tournera plus à Reboleira, il embarque avec lui, pour ses projets futurs, la communauté capverdienne sur qui il a pu compter jusqu’à présent.

Propos recueillis par Pierre Philippe Cadert, Rafael Wolf et Coralie Claude

Adaptation web: ld

‘O Jacaré’ de Basil Da Cunha, sortie prévue sur les écrans romands à la fin de l’année 2026.