l’essentiel
Depuis plus de cinquante ans, Joaquin Huerta de Prada a été le portraitiste des Tarbais. Meilleur Ouvrier de France, il a su cultiver son regard sur la vie et le droit à la beauté pour chacun.
Ils ont sorti les habits du dimanche. Trois générations à quatre épingles… Les plus âgés sont venus en chapeau ; sur leur trente-et-un, enfants et petits-enfants portent une élégance discrète, sans raie sur le côté. Photo de famille chez Huerta de Prada pour l’arrivée de l’été : « on ne pouvait pas vous laisser fermer sans faire un dernier portrait », sourit la grand-mère. Tout à l’heure ? Ce seront une mère et son fils. Et entre-temps, des photos d’identité pour des passeports. Mais aussi quelques retirages d’autrefois. Rue Brauhauban, une page se tourne.
Joaquin Huerta de Prada, 80 ans désormais, devait baisser le rideau le 30 juin. Mais un portraitiste peut-il jamais prendre sa retraite ? « J’ai eu tellement de demandes quand les gens ont su que j’arrêtais, que je continue à livrer des tirages », confie-t-il. Dans son studio, une famille de six personnes donne beaucoup de combinaisons à explorer. Grands-parents et petits-enfants… Parents d’hier et d’aujourd’hui, père et fils, grand-mère et petite-fille : autant de complicités que l’artiste révèle alors, l’air de rien, pour aller au meilleur de l’humain derrière ce cliché qui restera dans l’album.
« La présence des absents »
Ces pages qui se regarderont encore avec émotion dans 10, 20, 30 ans et au-delà. Quand la volatilité numérique se sera effacée des écrans mais que l’image sur papier, elle, restera… Comme ces mots de Jean d’Ormesson : « Il y a quelque chose de plus fort que la mort, c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants ». Petite flamme que Joaquin entretient aussi, en tirant le portrait de ses concitoyens au quotidien. D’ailleurs, photographier, n’est-ce pas écrire avec la lumière et ainsi laisser l’espérance d’une trace ?
Appareil en mains, sourire aux lèvres, Joaquin guide d’une voix douce un bras embarrassé de timidité, suggère un geste, invite à accentuer une pose, lance trois mots élargissant un sourire, bouge un éclairage de quelques centimètres, en recule un autre… De l’œil à l’outil, il ne cherche plus, il trouve. Et l’éclair des flashes modèle avec douceur l’expression, le grain des peaux, les contours. Il a rejoint ces vieux maîtres qui, depuis le temps, n’ont plus à réfléchir à leur coup de pinceau sur la toile, du ressenti au rendu. Dressé sur le mur, le portrait de sa fille enfant résume la beauté qu’il aime offrir au sujet : une fraîcheur d’instantané mais tout en effets maîtrisés.
« Pour moi, le portrait, c’est essentiellement un rapport entre deux personnes, basé sur l’émotivité, et pour faire une bonne image, il faut aimer celles et ceux qui viennent vous voir », pointe-t-il, attentif aux personnalités des visages, plus ou moins « ouverts » ou « fermés ». De fait, il ne fait pas de prise de vue au premier rendez-vous, « faisant plutôt parler les gens pour cerner leur attente ». Et si Lartigue, Clergue ou Hamilton l’ont autrefois inspiré, « pour créer son style, il ne faut pas imiter mais apprendre à créer avec sa propre personnalité », sourit-il.
« L’œil musical »
La sienne, Joaquin a commencé à la forger dès 15 ans, à Auch, « fasciné par l’apparition de l’image dans le révélateur, sous la lumière rouge du labo ». Magie à laquelle il a eu du mal à renoncer, avec le numérique. Un père musicien « pour l’œil musical », un cousin photographe « pour l’oreille » et le tempo du déclic… Au-delà du bon mot, c’est un apprentissage en forme de Tour de France qu’il a effectué du Gers à Paris via la Corse avant d’arriver à Tarbes, au début des années 70.
Porte à porte à Laubadère, « première photo offerte, les autres payantes… », toujours de qualité : l’école qui a forgé sa clientèle fidèle, de la cité au centre-ville. Il a aussi fait partie des derniers à photographier des morts sur leur lit, avant que cette tradition ne s’éteigne. Photo de baptême, de communion, portrait du service militaire, groupes corporatifs, noces… Après avoir accompagné les vivants, le photographe venait encore sceller l’adieu, la dernière image. Au mur, il n’a pas décroché certains de ses nus, classiques et raffinés. Ni ses mariés. Ceux, entre autres, qui lui ont valu le très rare titre – pour les photographes – de « Meilleur ouvrier de France », en 1986. « Au total ? J’ai bien dû photographier plus de 1 500 mariages », réfléchit-il. Derrière cette phrase, de gigantesques arbres généalogiques étendent soudain leurs branches dans ses yeux. Huerta : sur trois générations, une ville immortalisée.