Un premier album solo chez Warp, un rôle de producteur pour Fontaines D.C., Gorillaz ou Fat Dog. A priori follement excitantes, les trois dernières années de James Ellis Ford ont pourtant été cauchemardesques, la faute à une leucémie qui a bien failli lui coûter la vie. Ce qu’il en reste ? “Lost in Another World”, un deuxième disque spontané, intime, qui traduit ses pensées tourmentées dans des pop-songs d’une grande beauté.
La première chose qui frappe à l’écoute de Lost in Another World, ce sont les paroles, très frontales, très introspectives, indéniablement marquées par une période de doutes et d’allers-retours à l’hôpital. Comment expliques-tu qu’en pleine chimiothérapie, ton premier réflexe ait été de composer un nouvel album ?
Lost in Another World a surtout été fait pour moi-même, pour me rappeler qui j’étais alors que j’étais en plein traitement… Ces dernières années, j’ai suivi quatre cycles de chimiothérapies au cours desquels j’étais presque constamment malade. Sauf une fois, lors de ma deuxième séance, qui m’a redonné beaucoup d’espoir. Ma femme m’a alors acheté un ordinateur portable, un micro et un clavier, tout ce qu’il me fallait pour passer les quinze jours suivants à enregistrer seul dans ma chambre. Tout s’est fait très vite, sans intention particulière, si ce n’est de mettre de l’ordre dans mes pensées, de garder le moral et de trouver les mots pour m’adresser à ma famille. Ce n’est que par la suite, en discutant avec mon équipe, que l’idée d’un deuxième album paraissait faire sens.
Malgré tout, Lost in Another World est un disque apaisé, lumineux, presque optimiste par instants…
Pour la première fois, j’ai ressenti une forme d’angoisse existentielle, une peur viscérale de mourir et d’abandonner mon petit garçon. Et pourtant, inconsciemment, cet album a pris la forme d’un discours d’encouragement, comme s’il s’agissait de me persuader que tout allait bien se passer. Pour quelqu’un d’aussi mélancolique que moi, c’est une sacrée révélation !
La plupart des morceaux donnent la sensation d’être nées d’observations et de pensées quotidiennes. Did You Ever Want To Go To Your Own Funeral?, par exemple, est un titre que l’on imagine être né dans un moment de crainte absolue…
C’est une chanson assez pesante, à bien des égards, mais je l’ai en quelque sorte envisagée avec une certaine légèreté. Parce qu’au fond, j’ai ressenti un amour et un soutien immenses de la part de mes amis et de ma famille d’une manière qui, je pense, ne s’était jamais produite. Lors d’un enterrement, on entend souvent dire que la personne décédée aurait été touchée de voir autant de proches réunis autour d’elle. Bizarrement, j’ai eu la sensation d’apercevoir ce moment, que j’ai trouvé magnifique, dans le sens où on ne ressent jamais un tel soutien et une telle démonstration d’amour dans la vie de tous les jours. Il y avait donc de belles émotions et pas mal d’espoir à puiser dans cette expérience ; n’en faire qu’un disque désespéré n’aurait pas été intéressant.
Par le passé, des morceaux comme Emptiness et Closing Time parlaient déjà de ton rapport à la mort. Dirais-tu que ton combat contre la leucémie a bousculé cette approche presque mélancolique de la vie ?
Je me suis justement posé cette question récemment. Il y a mes morceaux, c’est sûr, mais il y a aussi tous ces albums sur lesquels j’ai pu travailler. Memento Mori de Depeche Mode tournait autour de la mort. Le dernier album de Gorillaz également. En y repensant, j’en suis venu à me dire que j’avais peut-être invité la mort dans ma vie, que je l’avais provoquée. Toujours est-il que j’ai pris conscience que ça pouvait arriver bien plus tôt que je ne le pensais, que j’étais loin d’être invincible. Aujourd’hui, je ne pense plus être aussi obsédé par le sujet que par le passé. Je l’ai vu de trop près, il est temps pour moi de passer à autre chose.
Le sentiment d’invincibilité dont tu parles est finalement propre à l’adolescence et aux premières années d’adulte. C’est une sensation qui te manque ?
Jusqu’à récemment, je buvais et consommais tout ce qui me tombait sous la main pour m’amuser. Aujourd’hui, tout me paraît nettement plus fragile… Mais c’est aussi parce que tout me semble éphémère que je continue à avoir envie d’en profiter. Pendant deux ou trois ans, à cause du traitement, j’ai arrêté de boire et de prendre de la drogue. À présent, je me demande si c’est vraiment utile de se priver… Je ne dis pas que c’est la solution, je pense juste être animé par des pensées contradictoires, entre l’envie de prendre soin de moi et le désir de profiter un maximum tant que j’en ai la possibilité.
Au-delà des thèmes et des conditions d’enregistrement, la véritable différence entre tes deux albums, c’est cette idée de boucle. Contrairement à The Hum, Lost in Another World semble moins guidé par ce principe de répétition…
Cette esthétique est directement liée à l’équipement dont je disposais. Dans mon studio, il y a tout un tas de synthétiseurs, de boîtes à rythmes, de batteries, etc. Là, j’avais uniquement un ordinateur portable, un micro, un petit clavier et deux petits plug-ins : un pour la batterie, un autre pour échantillonner des sons de synthés, notamment du Fairlight et du Synclavier, que l’on entend beaucoup dans les disques japonais des années 1980. En gros, mes journées se résumaient ainsi : j’écoutais quelques démos, je jouais quelques accords, je chantais par-dessus et je passais à autre chose. Il n’y avait rien de conceptuel, encore moins une volonté de créer une filiation avec The Hum : Lost in Another World, c’est simplement le seul album que je pouvais faire à cette période de ma vie.
The Hum avait été enregistré à l’aide de dix-huit instruments différents. As-tu la sensation que l’approche minimaliste de Lost in Another World a débloqué de nouvelles idées pour la suite ?
D’une certaine manière, le fait d’être limité et de ne pas avoir accès à mon studio a été assez libérateur. Pour la première fois, j’avais aussi un tas de choses sur lesquelles écrire, sans avoir à réfléchir à ce que je voulais dire. À l’avenir, peut-être qu’il me faudrait recréer ces conditions de travail, en étant isolé, presque contraint à composer.
Depuis notre dernière rencontre, tu as produit un certain nombre d’albums : Romance de Fontaines D.C., Woof de Fat Dog, The Mountain de Gorillaz et la compilation caritative War Child – HELP(2). Comment était-ce de travailler sur une telle œuvre, avec des dizaines d’artistes différents ?
On avait déjà parlé de la compilation avant que l’on me diagnostique une leucémie. J’avais moi-même contacté plusieurs artistes entre deux rémissions et organisé une grande session à Abbey Road avec Damon Albarn et Arctic Monkeys. Malheureusement, une semaine avant, mes analyses n’étaient pas bonnes : mon système immunitaire était revenu à zéro, la greffe avait échoué. Pendant l’enregistrement, j’étais en soins intensifs, entre la vie et la mort, avec des tubes dans le cou… C’était une période très difficile, seulement illuminée par les échanges que j’avais très affectueux avec les artistes de l’album. À commencer par Alex Turner, qui m’envoyait ses parties vocales pour que je travaille sur le morceau d’Arctic Monkeys depuis mon lit d’hôpital.
En tant que producteur ou compositeur, est-ce que tu as un rituel au moment de finaliser un album ? Si on prend Closing Time sur The Hum ou This Will All Be A Memory Soon sur celui-ci, on peut dire que tu as le sens des épilogues…
En tant que producteur, il y a toujours un moment où on s’assoit avec le groupe pour écouter le disque d’une traite. C’est un moment décisif, que l’on répète une seconde fois lorsque l’album est masterisé. Pour Lost in Another World, je me suis contenté de l’envoyer à mon père ou à Jas (Shaw, ex-partenaire de Simian Mobile Disco, avec qui il compose à nouveau, ndlr) pour avoir leur avis et échanger. Contrairement à The Hum, l’ordre des morceaux a ici été pensé après ma sortie de l’hôpital, sans avoir réellement songé à une conclusion. This Will All Be A Memory Soon, c’est un beau titre de fin, c’est certain, mais il est à l’image des onze autres morceaux : un moyen de communiquer avec les gens que je ne pouvais pas voir en vrai.
Lost in Another World (Domino/Sony Music). Sorti depuis le 14 août.