L’adaptation au changement climatique rebat les cartes de la production d’électricité. Dans ce contexte, le rôle des fournisseurs se transforme, souligne le directeur général de Romande Energie mardi dans La Matinale de la RTS. Il s’agit désormais de gérer l’équilibre d’un réseau plus complexe et décentralisé.

La production d’électricité solaire a battu des records cet été en Suisse. Les installations photovoltaïques ont même permis de compenser une partie du manque lié à la sécheresse, qui a réduit le rendement des centrales hydrauliques et forcé l’arrêt des deux réacteurs nucléaires de Beznau, et de préserver les réserves des barrages.

>> Lire à ce sujet : L’énergie solaire sauve la Suisse d’une pénurie d’électricité cet été

Le solaire fait partie de la solution. Ça représente un défi, pas un problème

François Fellay, directeur général de Romande Energie

L’essor du solaire présente toutefois de nouveaux défis économiques et techniques pour les fournisseurs, qui doivent désormais faire avec un réseau décentralisé et une production dépendante de la météo, donc plus difficile à piloter.

« On a un réseau qui s’est développé depuis plus de 130 ans avec des centrales centralisées – comme leur nom l’indique – qui acheminaient le courant jusque dans les industries et les ménages », rappelle François Fellay, directeur général de Romande Energie, dans La Matinale. « Les choses se sont renversées assez rapidement en 10-15 ans: les consommateurs sont aussi producteurs et on est tenu de reprendre leur surplus. »

Mais pour le dirigeant du premier fournisseur d’électricité romand, ces défis ne constituent pas un problème. « Le solaire fait partie de la solution », souligne-t-il. « Je me réjouirais encore plus si on avait un mix plus équilibré. Il faut rappeler que pour maintenir physiquement le niveau de tension du réseau, la production doit correspondre en tout temps à la consommation. Donc on ne peut pas miser sur une seule source d’énergie. »

Participation physique et politique au réseau européen

Dans des périodes caniculaires comme cet été, le surplus des particuliers peut se muer en surproduction générale. Dans ce cas, François Fellay peut compter sur le réseau électrique européen, qui permet aux pays qui ont des excédents de fournir à ceux qui en ont moins.

On est de plus en plus écarté des organes de collaboration européens. Mais il faut être interconnecté au niveau politique pour pouvoir anticiper les flux et ne pas les subir

François Fellay

« C’est assez fantastique, c’est la plus grande machine créée par l’humain », s’enthousiasme-t-il. « On a plus de quarante interconnexions avec le réseau européen. Ça veut dire que cette énergie peut servir d’échange (…) pour régler l’équilibre du réseau en Suisse et avec nos voisins. »

Néanmoins, si la Suisse est intégrée au réseau physique, « elle l’est de moins en moins au réseau politique, alors qu’on était les initiateurs de cette grande machine européenne« , prévient-il. « On est de plus en plus écarté des organes de collaboration. C’est l’alarme que tire Swissgrid, il faut être interconnecté au niveau politique pour pouvoir anticiper les flux et ne pas les subir. C’est un des enjeux de nos futurs paquets d’accords avec Bruxelles. »

>> Lire aussi : Swissgrid investira près de 5,5 milliards dans le réseau électrique d’ici 2040

Grande décentralisation, grandes responsabilités

Au niveau suisse, François Fellay insiste sur l’importance de l’autoconsommation, qui permet à la fois de soulager le réseau et de réduire la facture d’électricité des ménages. « C’est gagnant-gagnant », dit-il.

Pour le Valaisan, cette décentralisation confère paradoxalement plus d’importance aux fournisseurs et gestionnaires du réseau. « On doit garantir la sécurité d’approvisionnement, l’équilibre et la constance entre la production et la consommation, à tous les niveaux », explique-t-il.

À l’époque, on envoyait quelqu’un pour faire un relevé annuel du compteur. Maintenant, il y a quatre relevés par heure

François Fellay

Dans ce cadre, « les enjeux de digitalisation sont énormes », poursuit-il. « Il faut connaître ces flux à chaque instant pour pouvoir les piloter. L’intelligence artificielle va aussi nous aider énormément: à l’époque, on envoyait quelqu’un pour faire un relevé annuel du compteur. Maintenant, il y a quatre relevés par heure. Donc il faut pouvoir absorber et traiter la masse de données. »

L’énergéticien se montre donc résolument optimiste: « En Suisse, 98% des panneaux solaires sont installés sur le patrimoine bâti. On est parmi les dix premiers au monde pour le ratio de production solaire par habitant. C’est le petit message positif du matin: on a pris de bonnes décisions. Maintenant, ça représente des défis et la balle est essentiellement dans notre camp. »

Propos recueillis par Pietro Bugnon

Texte web: Pierrik Jordan