Les traumatismes vécus durant l’enfance pourraient avoir des répercussions durables sur le cerveau, affectant la capacité à ressentir du plaisir à l’âge adulte. Une étude récente explore ce lien complexe.
Chez certains adultes marqués par un traumatisme de l’enfance, la phrase « je ne ressens plus rien » décrit une réalité durable : moins de motivation, moins de plaisir, même face à des événements positifs. Une étude publiée en 2026 dans la revue scientifique JNeurosci par des chercheurs de Temple University et de l’University of Oregon, montre que ces vécus pourraient être liés à des modifications précises de l’hippocampe.
Le travail suggère que les traumatismes infantiles n’engendrent pas systématiquement une anhédonie, mais que le risque augmente quand certaines voies reliant l’hippocampe au circuit de la récompense sont perturbées. Autrement dit, pour deux adultes ayant vécu des violences, de la négligence ou un climat familial très insécurisant, la probabilité de « perdre le goût de tout » à l’âge adulte dépendrait aussi de la manière dont leur cerveau s’est câblé.
Anhédonie : quand les plaisirs du quotidien ne font plus d’effet
Un traumatisme de l’enfance recouvre des expériences intenses pour un enfant : violences physiques ou psychologiques, abus, insécurité chronique, séparation brutale, environnement chaotique. Ces événements augmentent le risque de troubles de l’humeur plus tard. L’anhédonie désigne une diminution marquée de la capacité à ressentir du plaisir ou de la motivation face aux récompenses, qu’il s’agisse de sorties entre amis, de loisirs, de nourriture ou de sexualité. Ce n’est pas seulement « être triste » : c’est comme si la récompense émotionnelle était éteinte.
Au niveau cérébral, cette réponse au plaisir implique un réseau de régions souvent appelé circuit de la récompense. L’aire tegmentale ventrale libère de la dopamine vers le noyau accumbens et le cortex préfrontal, ce qui renforce la motivation à rechercher ce qui fait du bien. L’hippocampe, lui, encode le contexte et la mémoire des situations, et aide le cerveau à juger si une expérience est porteuse de récompense ou au contraire associée à une menace.
Comment les traumatismes d’enfance pourraient modifier le circuit du plaisir ?
Pour tester ce lien, l’équipe de Kathleen O’Brien à Temple University et de Vishnu Murty à l’University of Oregon a recruté un large groupe d’adultes. Tous ont rempli des questionnaires détaillés sur les traumatismes vécus dans l’enfance et sur leur capacité actuelle à éprouver du plaisir. Les chercheurs ont ensuite utilisé l’IRMf (imagerie par résonance magnétique fonctionnelle) afin d’examiner les interactions entre l’hippocampe et des régions impliquées dans la motivation.
Selon l’équipe, les participants ayant vécu un traumatisme précoce et présentant des voies hippocampiques « perturbées » montraient davantage d’anhédonie que ceux ayant connu un traumatisme similaire mais sans perturbation de ces circuits. « Ce travail fait partie des premiers à relier l’hippocampe, une région cérébrale typiquement associée à la mémoire, à un comportement apathique chez l’humain », explique Vishnu Murty.
Quelles pistes pour demain ?
Ces données s’intègrent dans une vision où l’hippocampe ne sert pas seulement à se souvenir, mais aussi à colorer le présent à la lumière du passé. Si un enfant grandit dans un environnement perçu comme dangereux ou imprévisible, son hippocampe pourrait encoder ce contexte comme la norme. Adulte, ce filtre rendrait plus difficile l’attribution d’une valeur positive aux récompenses, même quand l’environnement est devenu plus sécurisé, contribuant à cette impression de plaisir émoussé.
Les auteurs restent prudents : l’étude est corrélative, l’IRMf fournit des marqueurs indirects et tous les traumatismes ne se ressemblent pas. Beaucoup de personnes ayant vécu des événements graves conservent une forte capacité à ressentir du plaisir, d’autres non. « L’équipe de recherche espère identifier une cible dans l’hippocampe qui puisse augmenter le plaisir chez les personnes ayant vécu un traumatisme de l’enfance et continuer à explorer la relation entre mémoire et anhédonie », écrivent-ils.