Et si la tech pouvait hacker nos pulsions les plus ancrées ? Née de manière fortuite dans un laboratoire de neuroréhabilitation, l’application helvétique Bewe ambitionne de reprogrammer le circuit de la récompense pour réduire le « food craving ».
Une thérapie par le jeu, validée scientifiquement, arrive à un moment clé dans lequel les innovations contre l’obésité se multiplient, et les thérapies digitales tentent de trouver leur place face aux traitements médicamenteux.
C’est une découverte faite par hasard comme la science les aime. À l’Université de Fribourg, l’équipe du professeur Lucas Spierer travaillait sur la réhabilitation motrice des patients post-AVC via des exercices sur tablette. Les comportements alimentaires sont alors très loin des préoccupations des chercheurs. Pourtant, un effet secondaire inattendu attire leur attention : en répétant ces tâches interactives, les patients modifient progressivement leur attirance pour les images affichées à l’écran. « C’est comme cela qu’ils se sont rendu compte qu’au travers de répétitions d’actions réactives à l’écran, mais aussi physiques avec nos doigts, on arrivait réellement à changer les préférences », explique Barnabé Delarze, directeur de la croissance de Bewe.
Face à cette découverte, l’axe de recherche pivote à 180 degrés pour explorer les arcanes du système de récompense. Après plusieurs années de protocoles rigoureux, quatre articles publiés dans des revues internationales renommées et l’obtention du prix de recherche Pfizer 2026 . La validation scientifique ne fait plus débat. Il y a trois ans, Lucas Spierer s’associe à Frédérik Plourde, cofondateur, pour transposer cette découverte en une application accessible au grand public nommée Bewe Coaching. La start-up Bewe était alors née.
Quand notre héritage évolutif rencontre l’ère de l’abondance
Pour comprendre l’efficacité de la solution proposée par le biais de l’application, il faut plonger dans notre héritage préhistorique. Notre système de récompense a été programmé au fil de l’évolution pour assurer notre survie. Face à un aliment, le cerveau évalue inconsciemment son apport calorique : plus il est riche en calorie, plus la pulsion de consommation est forte. Cette mécanique salvatrice à l’ère des chasseurs-cueilleurs, est devenue dramatique dans un environnement saturé de produits ultra-transformés et marqué par la sédentarité.
C’est là qu’intervient le concept de Bewe, « Rewire the brain » (recâbler le cerveau), à travers une application de jeu mobile conçu pour couper les pulsions alimentaires. Contrairement aux applications de coaching nutritionnel classiques, qui reposent sur le comptage fastidieux des calories, la motivation ou l’éducation, Bewe agit directement sur les structures neuronales, les approches traditionnelles affichent d’ailleurs leurs limites. Les études démontrent que 90 % des régimes se soldent par un échec à long terme, créant le célèbre effet yoyo.
Avec Bewe, le changement ne demande plus d’effort conscient. Le patient joue à des mini-jeux sur son smartphone seulement 5 minutes par jour, pendant deux semaines. Le gameplay impose de réagir à des images d’aliments sous une contrainte de temps stricte. « On va introduire une dissonance entre les règles du jeu et nos préférences intrinsèques. Au fil des parties, le cerveau va lisser cette interférence et être automatiquement moins attiré par l’aliment qu’on laissait à l’écran », décrypte Barnabé Delarze.
30 % de consommation en moins : des résultats cliniques majeurs
Les premiers résultats cliniques sont encourageants. Le protocole, standardisé sur cinq aliments ciblés par cycle de deux semaines, affiche un taux d’efficacité de 95 %. En moyenne, les utilisateurs observent une baisse de 20 à 25 % de leur craving (l’envie compulsive), qui se traduit par une diminution nette de 30 % de la consommation des aliments ciblés. Les tests de suivi confirment que les bénéfices persistent au minimum six mois après l’arrêt du jeu. Chez certains utilisateurs particulièrement accros aux sodas, le protocole a même provoqué une aversion complète pour le produit.
Mieux encore, Bewe s’attaque au principal point faible des thérapies digitales : l’abandon, qui frappe 40 à 60 % des programmes de santé numériques en raison de la lourdeur des questionnaires et de l’auto-évaluation. « Les gens peuvent mentir, par honte ou omission, devant leur médecin ou sur une application », note le dirigeant. En s’appuyant uniquement sur les données implicites du jeu (comme la vitesse de réaction), la start-up développe actuellement des modèles prédictifs capables de diagnostiquer et de prévenir les comportements à risque sans aucune intrusion déclarative.
Une alternative économique à l’urgence sanitaire
La solution arrive à un moment charnière. En France, l’obésité concerne environ 17 à 18 % des adultes, selon Santé publique France. En Suisse, elle touche entre 12 et 15 % de la population adulte, tandis qu’aux États-Unis, sa prévalence dépasse désormais 40 %. Les pathologies associées (diabète de type 2, hypertension, maladies métaboliques) font exploser les budgets de santé publique. Face au déferlement des traitements médicamenteux lourds et coûteux de type GLP-1 (Ozempic, Wegovy), la thérapie digitale (DTx) offre une alternative accessible, abordable et non invasive.
Forte d’une équipe passée de 5 à 15 collaborateurs et de 15 000 utilisateurs déjà conquis, Bewe déploie désormais ses ailes à l’international, avec l’Europe limitrophe et le marché américain en ligne de mire. La prochaine étape décisive sera l’intégration dans les catalogues de remboursement des mutuelles en France et des assurances maladies obligatoires en Suisse. En parallèle, le laboratoire prépare déjà de nouvelles extensions de sa technologie pour accompagner d’autres addictions, à commencer par l’alcool, les dérivés du tabac, et même la sédentarité.
De quoi redéfinir, par le jeu, les contours de la médecine préventive de demain./// Ou: Avec cette ambition, Bewe illustre l’émergence d’une nouvelle génération de thérapies digitales, où le changement de comportement passe davantage par la compréhension des mécanismes cérébraux plutôt que par la volonté et la motivation.