La demande de traitements de substitution à la testostérone (TRT) augmente en Suisse, portée notamment par une pratique largement répandue aux Etats-Unis. Face à cette tendance, les médecins sont confrontés à un diagnostic délicat: distinguer un véritable déficit hormonal des effets naturels du vieillissement et de symptômes aux causes multiples.
Vincent* (prénom d’emprunt), un homme de 47 ans établi en Suisse, ne se sentait plus lui-même. La fatigue, le manque de libido et la baisse de ses performances sur les plans mental et physique avaient un impact négatif sur sa vie. Vincent soupçonnait qu’un faible taux de testostérone pouvait être à l’origine de ses symptômes [lire encadré 1].
Une recherche sur Google a conduit le quadragénaire vers le site web TRTDoc, un service de consultation médicale en ligne suisse spécialisé dans le diagnostic et le traitement de la carence en testostérone. Cette plateforme est gérée à temps partiel par des médecins qui constataient, dans le cadre de leur pratique clinique habituelle, une augmentation du nombre de patients sensibles à cette question.
« Je referais ce choix sans hésiter une seconde »
L’homme a pris rendez-vous pour une consultation en ligne. TRTDoc a posé un diagnostic de faible taux de testostérone, aussi appelé hypogonadisme. Un traitement auto-injectable de TRT, ou « thérapie de remplacement de la testostérone », lui a été prescrit. Vincent a déclaré que la TRT avait amélioré sa qualité de vie et stimulé sa libido. Il ajoute avoir également plus d’énergie, et le sentiment d’avoir gagné en productivité. « Je referais ce choix sans hésiter une seconde », affirme-t-il à SWI.
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Selon Andreas Gutwein, l’un des trois médecins à la tête de TRTDoc, la plupart de ses patients sont des hommes d’âge mûr exerçant un métier très stressant, à la recherche d’une solution pour avoir plus d’énergie tout au long de la journée. Ils n’ont souvent pas réussi à obtenir l’aide dont ils avaient besoin auprès du système de santé suisse. Ils ont fréquemment l’impression que leur médecin de famille minimise ou néglige leurs préoccupations.
Aux Etats-Unis, la TRT fait fureur
Des études et enquêtes indiquent qu’environ 40% des hommes américains de moins de 40 ans se sont montrés intéressés par la TRT, et que près de 14% d’entre eux y ont recours ou y ont déjà eu recours. Aux Etats-Unis, le nombre de personnes traitées à la testostérone a crû de 27% entre 2018 et 2022, cette hausse s’étant principalement produite après le début de la pandémie de Covid-19 en 2020.
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Les spécialistes estiment que l’ampleur de cette augmentation pourrait s’expliquer par le recours à des traitements ne relevant pas des protocoles médicaux standards, mais vendus sur des plateformes s’adressant directement aux consommateurs, des traitements qui sont donc facilement accessibles.
Un diagnostic difficile
Selon Andreas Gutwein, même si les médecins connaissent les symptômes, le diagnostic reste difficile à établir en raison de l’absence de seuils stricts et universellement acceptés. Cela crée une incertitude, en particulier chez certains confrères et consœurs, et peut conduire à un sous-diagnostic.
Dans la plupart des laboratoires suisses, la fourchette normale de testostérone se situe entre 10 et 30 nanomoles par litre (environ 288 à 865 nanogrammes par décilitre), selon l’endocrinologue Georgios E. Papadakis, qui exerce au CHUV. Il estime qu’un homme de moins de 40 ans devrait présenter un taux d’au moins 12 à 14 nanomoles par litre, mais le seuil dépend de l’âge.
Un flacon de testostérone à Columbus, dans l’Ohio, le 18 janvier 2024. [Copyright 2024 The Associated Press. All rights reserved – CAROLYN KASTER]
Pour compliquer encore les choses, les analyses sanguines ne renseignent que sur la testostérone totale. La fraction biologiquement active, appelée testostérone libre, est beaucoup plus difficile à mesurer.
Le Dr Papadakis reconnaît qu’il existe une zone grise dans laquelle les patients affichent des taux limites et manifestent certains symptômes, sans qu’il soit possible de déterminer clairement si ceux-ci sont liés à une carence de cette hormone.
Vers une « crise sanitaire » de surmédication?
Le service d’endocrinologie du CHUV, sous la supervision de Georgios E. Papadakis, soigne environ 500 hommes avec cette hormone. Sa clinique a enregistré une augmentation de 50% du nombre de patients au cours des dix dernières années, mais ce chiffre ne représente probablement que la partie émergée de l’iceberg.
Le médecin estime que la majorité des personnes suivant un traitement de substitution à la testostérone (TRT) ne disposent pas d’ordonnance médicale et qu’elles se le sont procuré sur Internet.
Un gel de testostérone AndroGel à Hygiene, dans le Colorado, le 11 septembre 2009. [KEYSTONE – RICHARD M. HACKETT]
« Je pense que la véritable crise sanitaire réside dans la surconsommation de testostérone, ce qui était bien sûr déjà le cas aux Etats-Unis il y a vingt ans. Aujourd’hui, ce phénomène gagne l’Europe. A cela s’ajoutent toutes ces théories selon lesquelles cette hormone aiderait à renforcer son leadership et à redécouvrir sa masculinité », développe Georgios E. Papadakis.
Allan Pacey, professeur d’andrologie à l’Université de Manchester, a déclaré au Guardian que l’un des problèmes centraux liés à l’idée selon laquelle les hommes auraient un trop faible taux de testostérone réside dans la promotion croissante des compléments alimentaires à base de testostérone sur les réseaux sociaux.
>> Lire à ce sujet : Le boom de la testostérone sur les réseaux, une tendance dangereuse qui cible les jeunes hommes
Mise en garde
Georgios E. Papadakis met également en garde contre le fait que les injections réduisent la propre production de testostérone et diminuent la fertilité. Une surdose sur de longues périodes stimule aussi la production excessive de globules rouges, ce qui peut entraîner des problèmes cardiovasculaires et des AVC. Par ailleurs, au-delà d’un seuil physiologique normal, l’effet de la testostérone atteint un plateau et n’apporte plus aucun bénéfice, les récepteurs aux androgènes finissant par saturer.
« L’ennui avec le traitement à la testostérone, c’est qu’il est sans danger lorsqu’il est utilisé chez le bon patient et prescrit par un médecin expérimenté, mais il nécessite un suivi. De plus, c’est un traitement dont il est difficile de se sevrer », précise le spécialiste.
La testostérone peut aussi être prescrite pour des transitions de genre. Sur cette image, Lucas (prénom d’emprunt) prépare lui-même son injection hebdomadaire de testostérone à son domicile de Casselberry, en Floride, le 29 mai 2023, après que le gouverneur conservateur Ron DeSantis a signé une nouvelle loi empêchant les infirmiers praticiens de fournir ces soins d’affirmation de genre. [Copyright 2023 The Associated Press. All rights reserved – LAURA BARGFELD]
Cette approche prudente peut donner aux patients l’impression que les médecins hésitent à prendre leurs symptômes au sérieux, et les encourager à se tourner vers des cliniques spécialisées ou simplement vers des sites internet. En réalité, d’un point de vue médical, seule une petite minorité d’hommes est éligible à ce traitement.
« Je dirais que seuls 10% d’entre eux remplissent les critères pour bénéficier d’un traitement substitutif à la testostérone. L’essentiel de notre travail consiste à informer le patient qu’il n’y a pas de problème. Dans la plupart des cas, ils doivent s’attaquer à leur obésité et à d’autres causes, mais pas à une carence en testostérone », conclut Andreas Gutwein [lire encadré 2]..
Sujet original: Anand Chandrasekhar (SWI)
Adaptation pour RTSinfo: Julien Furrer (RTS)