Lorsque l’on pense à une prise de poids indésirable, l’alimentation et l’activité physique viennent généralement en premier à l’esprit. Mais un autre facteur pourtant important est souvent négligé : le sommeil.
« Nous sous-estimons encore largement l’impact du sommeil sur le poids », explique Taruj Ali, directeur médical de la clinique du sommeil et du métabolisme SOMOS Health et responsable de la médecine du sommeil au sein du Mary Washington Health System. « Bien sûr, l’alimentation et l’exercice sont importants. Mais le sommeil constitue le troisième pilier de la gestion du poids. »
Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, il n’est pas nécessaire de souffrir d’un manque de sommeil extrême pour en ressentir les effets. Une nouvelle étude de six semaines, publiée dans la revue Annals of Internal Medicine, conclut qu’une perte d’environ une heure de sommeil par nuit pourrait suffire à favoriser une prise de poids.
Ces résultats s’inscrivent dans un contexte où les chercheurs remettent en question plusieurs idées reçues sur l’amaigrissement. Des travaux récents suggèrent notamment que l’exercice physique brûle moins de calories qu’on ne le pensait autrefois et que manger moins peut parfois compliquer la perte de poids. Cette nouvelle étude vient désormais renforcer l’idée que le sommeil joue lui aussi un rôle essentiel dans l’équation.
Des chercheurs du Columbia University Vagelos College of Physicians and Surgeons ont suivi quatre-vingt-quinze adultes dormant habituellement au moins sept heures par nuit.
Les participants ont été invités à retarder leur heure habituelle de coucher de 90 minutes tout en conservant la même heure de réveil. Après six semaines, ils dormaient en moyenne environ 80 minutes de moins chaque nuit.
À la fin de l’étude, les participants avaient pris en moyenne près d’un demi-kilogramme et présentaient une légère augmentation de leur tour de taille. Ils étaient également devenus plus sédentaires, passant environ dix-sept minutes supplémentaires par jour sans activité physique. Les changements les plus marqués ont été observés chez les hommes et les femmes ménopausées.
Pour Taruj Ali, l’intérêt majeur de cette étude réside dans le fait que la réduction du sommeil ressemble davantage à celle vécue par de nombreuses personnes au quotidien. Selon l’Institut National du Sommeil et de la Vigilance, les Français dormiraient en moyenne six heures et cinquante minutes par nuit, soit environ une heure et demie de moins qu’il y a cinquante ans. Or, la plupart des expériences précédentes reposaient sur des privations de sommeil beaucoup plus sévères, réalisées sur de courtes périodes en laboratoire.
Ces résultats suggèrent donc que le déficit de sommeil modéré mais chronique vécu par des millions de personnes pourrait progressivement modifier l’équilibre énergétique de l’organisme.
Cependant, six semaines restent une période relativement courte. L’étude ne permet pas de déterminer si la prise d’environ 500 grammes observée au cours de cette période se traduirait par une augmentation continue du poids sur plusieurs mois ou plusieurs années.
Brian Wojeck, spécialiste de la gestion du poids et des troubles du sommeil à l’université Yale, souligne que nombre de ses patients ne souffrent pas d’un déficit de sommeil modéré pendant seulement quelques semaines, mais de manière chronique.
« Cette étude nous donne un aperçu de ce qui pourrait se produire, mais pour beaucoup de nos patients, cela dure bien plus de six semaines. C’est leur quotidien », explique-t-il.
L’étude excluait également les personnes atteintes de certaines pathologies diagnostiquées, notamment le diabète ou des troubles du sommeil. Il reste donc à déterminer si les effets de la restriction de sommeil seraient similaires chez ces populations.
Il n’existe probablement pas une seule explication.
Selon Brian Wojeck, les recherches montrent que le manque de sommeil perturbe les systèmes hormonaux qui régulent l’appétit, notamment la ghréline, qui stimule la faim, et la leptine, qui signale au cerveau que nous sommes rassasiés.
Les chercheurs tentent encore de comprendre précisément comment ces changements hormonaux influencent la prise de poids.
« Nous ne comprenons pas encore parfaitement tous les mécanismes », reconnaît-il. « Mais les personnes privées de sommeil ont tendance à avoir davantage faim et, en moyenne, à prendre du poids, du moins dans un premier temps. »
L’augmentation de la sédentarité observée dans l’étude pourrait également jouer un rôle, même si Brian Wojeck estime qu’elle ne suffit probablement pas à elle seule à expliquer la prise de poids.
Le sommeil et le poids peuvent aussi s’entretenir mutuellement dans un cercle vicieux. L’excès de poids constitue en effet l’un des principaux facteurs de risque de l’apnée du sommeil, un trouble caractérisé par des interruptions répétées de la respiration pendant la nuit. À mesure que le poids augmente, l’apnée du sommeil peut s’aggraver, perturbant davantage encore le sommeil.
Pour les personnes qui cherchent à gérer leur poids, Taruj Ali recommande de maintenir autant que possible un horaire de coucher régulier et de dormir au moins sept heures par nuit.
Ce temps de sommeil supplémentaire pourrait être plus important qu’on ne le pense, notamment parce qu’il est facile de banaliser un déficit modéré. Une personne dormant cinq ou six heures par nuit ne se considère pas forcément comme privée de sommeil, même si elle l’est bel et bien.
Bien sûr, dormir davantage ne revient pas toujours à se coucher plus tôt. Les personnes qui se réveillent systématiquement épuisées, ont d’importants ronflements ou connaissent un sommeil fréquemment interrompu pourraient souffrir d’un trouble sous-jacent, comme l’apnée du sommeil, et devraient consulter un professionnel de santé.
Pour Taruj Ali comme pour Brian Wojeck, la principale leçon de cette étude n’est pas que dormir davantage constitue une solution miracle pour perdre du poids. Le sommeil doit plutôt être considéré comme l’un des piliers de la santé métabolique, au même titre que l’alimentation et l’activité physique.
En d’autres termes, lorsqu’il s’agit de gérer son poids, le sommeil mérite peut-être enfin une place à la table des discussions.