À l’été 1874, trois mois après son coup d’éclat à la première exposition qui lancera l’impressionnisme à Paris, Claude Monet revient au Havre, la ville de son enfance, des falaises et des odeurs de goudron. Le peintre aime y poser son chevalet en plein air. Dix ans plus tôt, en 1864, on le voyait, tout débutant, s’installer sur les quais du bassin du Commerce, ce vaste plan d’eau aménagé au XVIIIe siècle pour étendre le port moderne vers la ville. Comme avec un amour de jeunesse qu’on ne peut oublier, l’artiste renoue avec le point de vue qu’il avait choisi jadis : sur la gauche s’élève une forêt de mâts de grands voiliers, semblables à une cathédrale de bois. Au centre se dresse, entre deux rangées de façades bourgeoises, le grand théâtre, inauguré en 1823 – il disparaîtra sous les bombes en 1944. Une barque traverse l’eau. Tout vibre… Monet s’immerge dans son sujet, et le réinvente.
Un contexte historique charnière
Si ce petit format de 37 x 45 cm possède l’intensité d’un grand tableau, c’est parce que Monet a opté pour un cadrage horizontal laissant respirer la composition. L’eau occupe presque la moitié de la toile et joue d’effets lumineux, tel un miroir tremblant. Ces bateaux, avec leurs mâts dressés, leurs coques noires et leurs reflets, sont les protagonistes du tableau.
Dix ans plus tôt, le peintre avait exécuté un point de vue semblable : rend-il ici hommage à cette œuvre de jeunesse ? D’une version à l’autre se mesure le chemin parcouru, de la précision documentaire des débuts à l’évanescence de sa touche des années 1870. C’est d’ailleurs au Havre que l’artiste a réalisé son Impression, soleil levant, point de départ de l’impressionnisme cette même année 1874.
Une composition et une lumière travaillées
Monet a bien appris la leçon de son maître Eugène Boudin, le « roi des ciels ». En plein air, il saisit sur le motif l’instant, avant que la lumière ne change. Sa touche est ample et directe, parfois appliquée au couteau pour les surfaces d’eau, plus fine et nerveuse pour les cordages et les mâts. La palette est fraîche, dominée par les bleus gris de l’estuaire normand, les ocres des façades et le blanc légèrement sali des voiles. Pas de noir pour Monet !
Les ombres sont colorées, animées de reflets. Le ciel affirme une touche fragmentée qui sera caractéristique de la période des impressionnistes. L’artiste ne copie pas le réel, il en extrait la sensation.
Comment Claude Monet bouleverse la perspective classique ?
Là où un peintre académique aurait organisé l’espace en plans successifs, Monet brouille les repères. Les mâts plantent de longues verticales qui traversent la composition de bas en haut, court-circuitant la perspective traditionnelle. La ligne d’horizon, légèrement haute, comprime l’espace et renforce la présence des navires face aux bâtiments de la rive.
C’est aussi ce que fait le photographe Gustave Le Gray, qui séjourne au Havre en 1856 et 1857 et cadre ses bateaux, depuis la jetée, pour qu’ils rivalisent avec la ville. Monet a vu ces images et y ajoute le mouvement de l’eau, la brume dans l’air, et la vie humaine.
Le détail à ne pas rater
Au premier plan, presque au centre de la composition, glisse sur le bassin une barque à deux personnages, à peine esquissés. Rejoignent-ils le quai ? Monet figure leur présence pour animer discrètement la surface de l’eau, rappelant que ce paysage n’est pas une carte postale, mais un port vivant, dans lequel des hommes travaillent.
Pour en savoir plus
Pour le centenaire de la disparition de Claude Monet, le MuMa du Havre remonte aux sources du peintre en une centaine d’œuvres, de ses premiers dessins à ses grandes marines portuaires. À voir en contrepoint Water Lilies de l’artiste contemporain chinois Ai Weiwei, deux monumentales compositions en briques de Lego revisitant les célèbres Nymphéas.
Monet au Havre – MuMa – Musée d’art moderne André Malraux – Le Havre – du 5 juin au 27 septembre 2026 – muma-lehavre.fr
Claude Monet : bio express1840 : naît le 14 novembre à Paris. Sa famille s’installe au Havre en 1845. La ville portuaire et ses horizons ouverts remplissent ses carnets. 1856 : rencontre Eugène Boudin, qui lui apprend à peindre sur le motif. 1865 : admis au Salon de Paris, il fait ses débuts officiels. 1866 : succès de Camille, portrait de Camille Doncieux, qui deviendra sa femme et lui donnera un fils. 1872 : le 13 novembre, il peint au Havre Impression, soleil levant. Le titre donné par moquerie à ce tableau lance un mouvement entier. 1883 : installation à Giverny (Eure), où il réalise les Nymphéas. 1926 : meurt le 5 décembre à Giverny, à 86 ans.
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