Professeur à l’Université de Yale, Jason Stanley a fui les Etats-Unis en mars 2025 lorsque l’Université Columbia a cédé aux pressions de l’administration Trump. L’institution avait décidé de durcir son règlement dans le but de préserver ses subventions fédérales. Une illustration de la progression fulgurante de l’autocratie dans le pays, estime-t-il.
La peur et la nostalgie: les autocrates et les fascistes exploitent surtout ces deux émotions, explique Jason Stanley au micro de SRF. Et le philosophe estime observer les prémices d’un phénomène de fascisation aux Etats-Unis, notamment au sein du mouvement MAGA.
Des problèmes bien réels, tels que la pénurie de logements, le changement climatique et les pertes d’emplois dues à l’IA sont ainsi réduits à des formules simplistes. « La politique autocratique tente de transformer les souffrances et les problèmes de la population en nostalgie. Le discours est simple: notre pays était grand, mais nous avons perdu notre grandeur », développe Jason Stanley.
Une mosaïque portant une devise fasciste (Beaucoup d’ennemis, beaucoup d’honneur) au Foro Italico à Rome, le 16 mai 2019. [Copyright 2022 The Associated Press. All rights reserved. – GREGORIO BORGIA]
Les grands autocrates du XXe siècle ont tous invoqué un passé glorieux et la perte d’un monde prétendument parfait, affirme le philosophe.
Les coupables ont toujours rapidement été désignés: les immigrants, les minorités sexuelles ou religieuses, les femmes, les groupes ethniques opprimés, les personnes en situation de handicap. Et la solution pour faire advenir à nouveau ce passé glorieux: une régénération de la nation permise par un pouvoir centralisé et tout-puissant.
Falsifier l’histoire, contrôler l’avenir
A Philadelphie, l’administration Trump a été autorisée à faire retirer les panneaux d’information commémorant l’esclavage dans la maison de George Washington.
La tentative de réécrire l’histoire s’étend bien au-delà de quelques panneaux d’information. Elle touche les écoles, les universités et les musées. « L’administration Trump veut imposer le patriotisme aux institutions financées par l’Etat, au détriment de la vérité et de la science », alerte-t-il.
Un gigantesque bas-relief en marbre intitulé ‘L’histoire de Rome à travers ses constructions’, réalisé en 1940, représente le dictateur italien Benito Mussolini à cheval à Rome. [Copyright 2022 The Associated Press. All rights reserved. – ANDREW MEDICHINI]
Ce n’est pas un hasard si les autocrates cherchent à étouffer les points de vue des groupes dominés. Ce n’est que lorsque les perspectives de certains groupes disparaissent du discours officiel qu’ils peuvent être désignés comme boucs émissaires pour de véritables problèmes, défend Jason Stanley.
La stratégie sous-jacente consiste à « détourner l’attention des véritables structures de pouvoir ». Car le pouvoir, aux Etats-Unis, ne réside pas entre les mains des migrants et des minorités, mais chez les politiciens, les milliardaires de la tech et les grandes entreprises.
L’autocratie et le fascisme apparaissent progressivement
Le philosophe ne considère pas le fascisme et l’autocratie comme des catégories binaires, mais plutôt comme un continuum idéologique de mouvements politiques qui se manifeste différemment selon le contexte national et historique. « Même les fascismes historiques italien et allemand étaient très différents à bien des égards ».
L’intérêt de Jason Stanley pour les thèmes du fascisme et de l’autocratie est également influencé par sa biographie. [ZTS/Kiry Kynd]
Les parents de Jason Stanley, un Juif allemand et une Juive polonaise, ont fui le nazisme. C’est d’eux qu’il a appris que l’autocratie et le fascisme s’installent progressivement et peuvent ressurgir à tout moment. C’est pourquoi il est moins surpris par la dérive autoritaire aux Etats-Unis que par la stupéfaction qu’elle a suscitée en Europe.
Plus de pensée critique et d’empathie
L’image des Etats-Unis comme terre de liberté et d’opportunités illimitées s’estompe lentement. Pour le philosophe, cela révèle un angle mort dans les milieux intellectuels européens: l’exclusion des perspectives afro-américaines.
« Si l’on avait écouté ou lu ne serait-ce qu’un seul écrivain ou intellectuel noir, on n’aurait jamais cru à l’image des Etats-Unis comme modèle de liberté et de démocratie. L’Europe peut en tirer une leçon: ceux qui n’écoutent que les points de vue blancs négligent des pans importants de la réalité », dénonce-t-il.
Le mouvement Maga soutient pleinement sa figure de proue, Donald Trump. [Keystone]
Pour Jason Stanley, la résistance commence donc par la pensée critique et par l’écoute attentive et empathique des plus vulnérables, de celles et ceux qui sont les premiers touchés par les politiques discriminatoires des systèmes autoritaires ou fascistes.
Et encore aujourd’hui, les Etats-Unis ne sont ni un régime fasciste, ni un régime autocratique. Ils demeurent une république constitutionnelle démocratique, malgré les dangereuses poussées autoritaires qui testent les limites des institutions.
>> Ecouter l’interview de Jason Stanley sur SRF 2, dans l’émission Actualités culturelles du 18 août 2026:
Sujet original: Anna Jungen (SRF)
Adaptation française: Julien Furrer (RTS)