A l’échelle suisse, certains y verront la résistance du légendaire Guillaume Tell face au bailli des Habsbourg, Hermann Gessler. En France, on y voit plutôt un De Gaulle. En claquant la porte des négociations avec les Etats-Unis et en annonçant des représailles sous forme de droits de douane «dollar pour dollar», le premier ministre canadien Mark Carney a commis un acte de résistance jugé héroïque par tous ceux qui déplorent les intimidations de Donald Trump.
Ce catholique pratiquant, né dans les Territoires du Nord-Ouest canadien, ayant surtout grandi en Alberta, dans les Rocheuses, n’a eu de cesse, dans son discours prononcé samedi dernier après l’imposition de taxes douanières de 50% par la Maison-Blanche, de souligner que les négociateurs canadiens agissaient «en toute bonne foi». C’est à «contrecœur» qu’il a signifié à Donald Trump qu’il était hors de question que les Etats-Unis vassalisent le Canada. Il a fustigé les justifications souvent bancales formulées par Washington pour imposer des droits de douane à un pays qui fait partie d’un grand espace de libre-échange dénommé Aceum (Accord Canada-Etats-Unis-Mexique).
Le chef du gouvernement canadien l’a précisé: «Le Canada alimente la croissance des Etats-Unis; nous leur fournissons 99% de leur gaz naturel, 85% de leurs importations d’électricité et 60% de leurs importations de pétrole brut.» Il rappelle aussi quelques réalités: le Canada crée des emplois à un rythme quatre fois supérieur à celui des Etats-Unis et est le meilleur client des constructeurs automobiles américains et de 26 Etats américains. Subtilement, le premier ministre fait un peu la leçon à une administration Trump qui se vante d’avoir créé l’économie la plus prospère de l’histoire états-unienne: «Faire du commerce, c’est créer des atouts communs et bâtir une relation qui profite aux deux pays.» L’Amérique de Trump, sous-entend-il, est en train de faire exactement le contraire.
«George Clooney de la finance»
S’il a le soutien des milieux économiques et politiques canadiens, Mark Carney sait que son opposition frontale à l’occupant du Bureau ovale n’est pas sans risque. Lundi, Donald Trump n’a d’ailleurs pas tardé à riposter, menaçant d’imposer des taxes douanières supplémentaires de 50% sur les voitures, les pièces détachées automobiles et les camions canadiens à partir du 1er janvier 2027. La guerre commerciale entre les deux voisins risque de devenir brutale.
A 61 ans, Mark Carney n’était pas forcément destiné à devenir le chef du gouvernement canadien. Actif dans la banque d’affaires chez Goldman Sachs, ce diplômé en économie de Harvard et d’Oxford semblait avoir un destin surtout axé sur la finance. Il quitta le privé pour devenir gouverneur de la Banque du Canada, puis de la Banque d’Angleterre. Poste qui lui imposa d’acquérir la nationalité britannique. Le chancelier de l’Echiquier de l’époque, George Osborne, le décrira comme «le meilleur banquier central de sa génération». L’actuelle présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, laissera entendre qu’il est appelé dans ces milieux des banquiers centraux le «George Clooney de la finance».
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Réputé technocrate et centriste, il devient chef du Parti libéral après le départ du premier ministre Justin Trudeau. Depuis son accession au poste de premier ministre en mars 2025, confirmée par sa victoire aux élections anticipées d’avril de la même année, il doit d’emblée affronter un problème lancinant et déstabilisant: Donald Trump. Ce dernier impose rapidement des droits de douane prohibitifs et suggère que le Canada devienne le 51e Etat des Etats-Unis.
Pas de compromis sur la souveraineté
Mark Carney a tout de suite saisi l’humeur du moment des Canadiens, remontés contre ce voisin arrogant qui ne sait même pas reconnaître l’aide qu’ont apportée les pompiers canadiens lors des graves incendies de Californie. Samedi dernier, il a soufflé sur les braises d’un nationalisme nouveau provoqué par une administration américaine mue par le concept de «l’Amérique d’abord».
Et il a clairement défendu la souveraineté canadienne. Bien qu’anglophone, il s’est aussi exprimé en français. L’administration Trump proposait dans les négociations de renoncer aux appellations en français sur les produits états-uniens exportés vers le Canada. C’était oublier l’extrême sensibilité de la question du français auprès des Québécois. Le premier ministre s’en est fait l’écho: «Nous n’étions pas prêts à faire de compromis sur notre souveraineté, la protection de la langue française et notre culture.» Pour Mark Carney, Washington veut «nuire à [notre] économie et semer la division parmi [nous]. C’est une erreur de jugement.»
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Le dernier acte de rébellion de Mark Carney est d’autant plus salué à travers la planète que, jusqu’à présent, il n’y avait quasiment que la Chine et le Brésil qui osaient ruer dans les brancards trumpiens. Auparavant, le chef du gouvernement canadien s’était déjà distingué par son discours très remarqué, tenu au Forum économique de Davos en janvier, dans lequel il a appelé les puissances moyennes à coopérer pour s’opposer au diktat des grandes puissances, sous-entendu en premier lieu les Etats-Unis.
Il y a du Stéphane Hessel dans Mark Carney, qui n’a pas peur de s’indigner. Il y a bien aussi du De Gaulle dans cette manière de résister à un voisin jugé de mauvaise foi. Il y a enfin la révélation d’un homme qui, avant son accession au pouvoir, était un être plutôt discret. Saura-t-il inspirer les Européens?
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