En effet, Je suis Romane Monnier, qu’elle vient de faire paraître chez Gallimard et pour lequel elle sera un des auteurs invités aux Journées des Écrivains du Sud qui se tiendront à Aix du 25 au 29 mars, n’aurait pas pu être écrit voilà 30 ans, à une époque où les réseaux sociaux et les téléphones portables n’existaient pas.
Son smartphone, l’héroïne âgée de 29 ans l’échange intentionnellement, un soir dans un café, avec celui d’un inconnu, et à l’insu de ce dernier. Il s’agit de Thomas, un homme de 47 ans qui tient une boutique de reprographie dans le XXe arrondissement parisien, qui demeure inconsolable de la mort de sa mère Pauline et qui a élevé seul sa fille Léo devenue une femme.
Quand celui-ci appelle l’inconnue qui bizarrement lui a laissé les codes pour ouvrir le portable, la jeune femme répond à son intention de le lui rendre : « Ce n’est pas la peine. Je n’en ai plus besoin. Gardez-le ! » Commence alors pour Thomas une sorte d’enquête sur les motivations de Romane Monnier et ce que montre en premier Delphine de Vigan, c’est combien aujourd’hui nos téléphones contiennent toute notre vie. Faire entrer un téléphone portable dans un livre, voilà un des projets de la romancière, ce qui lui permet d’un point de vue formel d’explorer tous les niveaux de langage que l’objet génère.
Un chagrin d’amour
Thomas, homme bienveillant s’il en est, dont l’habitude est une alliée fidèle, et qui est à un moment de son existence où il n’a pas grand-chose à entreprendre, assemble progressivement les différentes pièces d’un puzzle numérique qu’il nomme pour lui-même : un chagrin d’amour. La peine des humains, le ravage des ruptures et les douleurs souterraines qu’elles engendrent dans nos cœurs, Delphine de Vigan en a fait un des moteurs de son écriture toujours très structurée.
Avec une succession d’instants bouleversants jamais larmoyants, comme lorsqu’on évoque cet homme, qui, atteint d’un cancer incurable, commanda à Thomas un stock de 120 faire-part de son propre décès, dont il a rédigé le texte, avec la date des obsèques à rajouter après sa mort. La vie de Romane Monnier, synonyme de plaie ouverte, fera écho à celle de Thomas qui ouvre avec stupéfaction une nouvelle fenêtre sur son ressenti. Les deux se télescopent comme dans un film d’espionnage. C’est fin, intelligent et gorgé d’humanité.
« Je suis Romane Monnier » de Delphine de Vigan, Gallimard, 333 pages, 22 €. Delphine de Vigan sera présente aux journées des Ecrivains du Sud à Aix du 25 au 29 mars.