Les nombreuses saisies ne sont que la pointe émergée de l’iceberg: la contrebande d’animaux sauvages touche de nombreuses espèces et tous les continents. Malgré un demi-siècle d’efforts internationaux pour endiguer ce fléau, le trafic persiste à un niveau très élevé.

Varans des savanes, rainettes aux yeux rouges ou iguane vert albinos: en Espagne, une enquête sur un réseau de trafic d’animaux exotiques a permis, en juin, la saisie de plus de 256 spécimens.

La contrebande d’espèces sauvages, qui génère des milliards de dollars chaque année au niveau mondial, fait partie des activités délictueuses les plus lucratives au monde avec le trafic de drogues, les contrefaçons et la traite d’êtres humains.

Rarement le fait d’acteurs isolés, elle est le plus souvent orchestrée par des réseaux criminels organisés: « On peut parler parfois de mafia », précise dans l’émission Géopolitis Bruno Mainini, spécialiste en protection des espèces et en commerce international d’espèces menacées au sein de l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV).

Rhinocéros, pangolins et éléphants très touchés

Le trafic d’espèces sauvages répond à une demande extrêmement hétéroclite, allant de la médecine traditionnelle et la confection d’objets décoratifs, au marché des animaux de compagnie exotiques et à la consommation alimentaire.

Selon ce rapport, trois espèces constituent à elles seules environ 72% du volume du trafic mondial: les rhinocéros, les pangolins et les éléphants.

Rhinocéros, pangolins et éléphants représentent 72% du trafic mondial d'animaux sauvages. [RTS - Géopolitis] Rhinocéros, pangolins et éléphants représentent 72% du trafic mondial d’animaux sauvages. [RTS – Géopolitis]

Plus de 40 % des mammifères, oiseaux, reptiles et amphibiens saisis entre 2015 et 2021 étaient classés comme « menacés » ou « quasi menacés ».

Plus de 40% des mammifères, oiseaux, reptiles et amphibiens étaient classés comme espèces "menacées" ou "quasi menacées". [RTS - Géopolitis] Plus de 40% des mammifères, oiseaux, reptiles et amphibiens étaient classés comme espèces « menacées » ou « quasi menacées ». [RTS – Géopolitis]

Les régions à forte biodiversité comme l’Afrique et l’Asie sont les plus touchées.

L’Afrique et l’Asie sont les régions les plus touchées par le trafic d’espèces sauvages. [RTS - Géopolitis] L’Afrique et l’Asie sont les régions les plus touchées par le trafic d’espèces sauvages. [RTS – Géopolitis]

Du braconnage local à l’acheteur final, ce marché illicite mondialisé implique souvent que les animaux passent par des pays de transit. Bruno Mainini se souvient ainsi d’un trafic d’alevins d’anguille qui passait par Genève: « On les pêche au Portugal, en Espagne, ils sont transférés ou vendus dans les marchés asiatiques (…) Et là, la Suisse était utilisée comme point de transit pendant deux ou trois ans. Le cas était assez spectaculaire, parce qu’on parlait des quelques centaines de milliers d’exemplaires qu’on a pu confisquer, et d’une valeur de plusieurs millions. » 

>> Pour en savoir plus:  : Les anguilles saisies à Genève ont été relâchées dans le lac de Morat

Les moyens de lutte se diversifient

Pour les trafiquants, faire passer la marchandise de contrebande est devenu plus difficile selon Bruno Mainini: « Il y a de nouvelles techniques aux aéroports, même sur les bateaux. Les contrôles sont devenus plus durs. »

Les acteurs impliqués dans la protection de la biodiversité tentent en effet constamment de trouver de nouveaux moyens de lutte. Comme des implants radioactifs pour protéger les rhinocéros du braconnage, ou des rats géants capables de détecter des écailles de pangolin, des cornes de rhinocéros, des peaux de girafes, de l’ivoire ou de l’ébène. « Si ces animaux sont bien entraînés, ils sont vraiment des armes qu’on peut utiliser dans le combat contre le commerce illégal, parce qu’ils trouvent pratiquement tout, c’est impressionnant », estime le biologiste.

Un lémurien de l'espèce Lemur catta, une espèce endémique de Madagascar, victime d'un réseau international de trafic d'animaux de compagnie. [AFP - RIJASOLO] Un lémurien de l’espèce Lemur catta, une espèce endémique de Madagascar, victime d’un réseau international de trafic d’animaux de compagnie. [AFP – RIJASOLO]

L’utilisation de l’intelligence artificielle est également prometteuse: « C’est certainement un moyen qu’on va utiliser encore plus dans le futur, mais il sera peut-être utilisé des deux côtés [également par les trafiquants, ndlr]. Donc là, on ne peut pas encore dire si c’est un avantage ou un désavantage. Mais on est en train d’utiliser l’intelligence artificielle, par exemple, pour l’identification des objets plus difficiles à reconnaître par l’humain. C’est certainement un instrument important et intéressant. »

Une traque sans fin

Les trafiquants font preuve d’une grande capacité d’adaptation: lorsque la surveillance d’une espèce ou d’une route commerciale s’intensifie, ils se tournent rapidement vers d’autres espèces ou de nouveaux itinéraires. Une lutte sans fin. « Ce serait un rêve de dire dans le futur, il n’y a plus de commerce illégal. Mais c’est effectivement une évolution des deux côtés (…) Alors ça va continuer », confie le spécialiste du commerce international des espèces menacées.

D’autant qu’Internet, les réseaux sociaux, les plateformes numériques et les messageries cryptées amplifient encore le phénomène. « La communication, l’échange, la vente sont certainement devenues plus faciles », précise Bruno Mainini. Augmentant aussi les menaces – sur la biodiversité en premier lieu – mais aussi le risque d’émergence de nouvelles zoonoses puisque la capture, le transport et la vente d’animaux sauvages, souvent dans des conditions précaires, favorisent la transmission de maladies entre espèces, y compris vers l’humain.

Natalie Bougeard et Elsa Anghinolfi

Propos recueillis par Laurent Huguenin-Elie