Dans un premier roman virtuose en forme de lettre à son père, ‘Le lit au roi’, l’autrice romande Lou van Nijen décortique les mécanismes d’une emprise trouble, qualifiée d' »inceste émotionnel ». Son livre est en lice pour le Prix littéraire de la vocation distinguant des écrivains d’expression française de moins de 30 ans.

C’est l’histoire d’un père impérial. Un barbu plus grand que nature, épris de peinture et de poésie. C’est aussi l’histoire d’un père indigne. Un être colérique, instable et méprisant, incapable de tenir le rôle qu’on attend de lui. Entre les deux, une fille: Léocadie, prise en tenaille entre la loyauté de l’enfance et la défiance de l’adulte qui voit clair dans le jeu de son géniteur.

Cette histoire, Lou van Nijen en sait tous les tourments. Résolument autobiographique, ‘Le lit au roi’ retrace, par un jeu d’adresse au ‘tu’, la spirale mortifère dans laquelle est aspirée cette relation père-fille. Conçu comme une vaste lettre au père, ce premier roman fascine par sa construction subtile, par la diversité rythmique des instantanés qu’il convoque comme autant de pièces à conviction.

Après avoir croisé mon père dans la rue, arrivée chez moi, j’ai commencé à écrire tout ce que j’avais toujours voulu dire à mon père. Au début, j’envisageais ce texte comme une lettre. Je ne l’ai jamais envoyée, mais le ‘tu’ est resté.

Extrait de l’entretien QWERTZ avec Lou van Nijen

Tout commence en Savoie, dans la région de la Chautagne, là où les parents de Léocadie et Léon acquièrent une résidence secondaire au nom vertigineux, La Falaise. Très vite, cette maison de campagne, imaginée pour les week-ends et les vacances, devient le repaire du père, qui y déploie son atelier de peintre et s’installe en seigneur. A l’image de celui qui hante ses murs, ce « géant de pierre » a deux visages: théâtre des souvenirs heureux de l’enfance, il est aussi le lieu de la chute. Chute physique du père, qui tombe de très haut au cours du chantier et manque de se tuer. Chute symbolique, également, l’isolement dans lequel s’abîme progressivement cet homme exacerbant au fil du temps une bipolarité de plus en plus inquiétante.

Inceste émotionnel

Fille aînée, Léocadie devient, au divorce de ses parents, l’objet de toutes les attentes et passions de ce père labile. L’amour qu’il porte à sa fille recèle suffisamment d’ambiguïté, d’absence de garde-fous pour qu’une psychologue décrive à sa mère un phénomène encore méconnu: celui de l’inceste émotionnel, dont Léocadie serait la victime. Mais comment se défait-on d’une telle emprise, quand les termes en sont si nébuleux, les stigmates si furtifs?

Par l’écriture, avant toute chose. En adressant son récit à ce père, Lou van Nijen reprend les commandes d’un narratif trop longtemps cannibalisé par l’auteur de ses jours. Car le français, la belle langue et l’art littéraire font partie des prérogatives de cet homme au dandysme assumé, toujours prompt à dénigrer la culture hollandaise de sa femme.

Je pensais que les attentes seraient moindres si je m’attaquais à une autre langue que ce bloc monumental qu’est le français. Ce bloc, c’est toi. T’écrire est difficile, presque impossible, mais ces mots, j’essaie tant bien que mal de me les réapproprier. Je t’écris car je n’ai pas le choix. Il me faut, à défaut de réduire le bloc en poussière, le dépasser. La langue n’est plus tienne: elle est nôtre.

Extrait de ‘Le lit au roi’ de Lou van Nijen

S’approprier la langue du père, venir à bout d’un tel récit représente, on le devine, un effort colossal. Y parvenir de manière aussi inventive, dans une prose à l’expressivité ultrasensible, voilà qui relève simplement de l’exploit.

Nicolas Julliard/sf

Lou van Nijen, ‘Le lit au roi’, ed. La Veilleuse, août 2026

L’autrice est présente au Livre sur les Quais de Morges, du 4 au 6 septembre.

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