Plus de 3 000 espèces de bactéries ont été identifiées dans l’intestin humain. Leur rôle dans la digestion et le fonctionnement immunitaire est établi. Une autre question intrigue les chercheurs depuis une décennie : ces micro-organismes pourraient-ils influencer les aliments dont nous avons envie ?
Une hypothèse formulée en 2014
Des chercheurs ont avancé dans la revue BioEssays l’idée que les microbes intestinaux pourraient orienter le comportement alimentaire de leur hôte, en suscitant des envies pour les aliments dont ils tirent profit, voire en provoquant un inconfort jusqu’à ce que l’hôte mange ce qui leur convient.
Le docteur Joe Alcock, coauteur de ces travaux et professeur au département de médecine d’urgence de l’université du Nouveau-Mexique, résume l’idée d’une phrase : nos intérêts et ceux de nos microbes ne coïncident pas toujours.

Microbiote et digestion : quel est le rôle de la flore intestinale ?
Véritables sources d’inconfort, les troubles digestifs touchent de nombreuses personnes, quel que soit leur âge. Parmi les causes possibles : le déséquilibre du système microbiotal qui entraîne un certain nombre de maux, tels que les crampes, douleurs abdominales nausées, diarrhées, constipation, ballonnements, flatulences… Renforcer la composition de la flore intestinale peut améliorer le fonctionnement du système digestif et réduire, si ce n’est faire disparaitre, ces tracas du quotidien…. Lire la suite
Un exemple documenté illustre ce type de détournement. La bactérie Salmonella Typhimurium interfère avec les signaux chimiques échangés entre l’intestin et le cerveau. En cas d’infection digestive, l’appétit chute normalement. Cette bactérie semble précisément entraver ce mécanisme, de sorte que l’animal continue de manger et de produire des particules infectieuses dans ses excréments, susceptibles de contaminer d’autres individus.
Ce travail restait toutefois théorique. Il proposait des mécanismes plausibles, notamment une modification des récepteurs gustatifs et un détournement du nerf vague, sans démontrer qu’ils opèrent réellement dans le cas des envies alimentaires ordinaires.
Le test par transplantation
En 2022, deux chercheurs ont mis cette hypothèse à l’épreuve. Kevin Kohl, professeur associé de biologie à l’université de Pittsburgh, spécialiste des interactions entre microbes et physiologie animale, et Brian Trevelline, microbiologiste alors chercheur postdoctoral à l’université Cornell, ont transplanté des microbiotes de rongeurs sauvages aux régimes contrastés, carnivore, herbivore et omnivore, dans des souris dépourvues de flore intestinale. Puis ils ont observé ce que ces souris choisissaient de manger.
Kevin Kohl reconnaît s’être attendu, un peu naïvement selon ses propres termes, à ce que les souris porteuses du microbiote carnivore optent pour le régime riche en protéines. Le résultat a été inverse.
Les souris au microbiote d’herbivore ont préféré les protéines. Celles au microbiote de carnivore se sont tournées vers les glucides. Malgré cette inversion inattendue, l’essentiel tenait ailleurs : des microbiotes différents produisaient des choix alimentaires significativement différents.

Le microbiote intestinal abrite plus de 3 000 espèces bactériennes et leur implication dans la digestion et l’immunité est bien connue. Reste à savoir si elles pourraient également influencer nos préférences alimentaires… © eternalcreative, iStock
La sérotonine, une piste explicative
Le mécanisme envisagé passe par les neurotransmetteurs. Les bactéries intestinales produisent bon nombre de ceux que le cerveau utilise pour réguler l’appétit, dont la sérotonine, qui signale la satiété.
Le fait mérite d’être souligné : environ 90 % de la sérotonine de l’organisme est produite dans l’intestin et non dans le cerveau, et les bactéries intestinales participent directement à cette production.
Dans l’expérience sur les souris, celles ayant reçu le microbiote d’herbivore présentaient dans le sang des taux nettement plus élevés de tryptophane, précurseur de la sérotonine. Or des travaux antérieurs indiquent que des niveaux élevés de sérotonine réduisent spécifiquement les envies de glucides, ce qui pourrait expliquer leur basculement vers un régime riche en protéines.
Grossesse : comment expliquer ces envies alimentaires si bizarres ?
Il s’agirait donc, selon Brian Trevelline, d’une voie possible par laquelle le microbiote agit sur l’alimentation, l’appétit et les préférences.
Une relation à double sens
Ces observations ouvrent une autre perspective. Si le microbiote façonne les envies et que l’alimentation façonne le microbiote, de petites modifications du régime pourraient enclencher un cycle qui se transforme progressivement.
Kevin Kohl juge parfaitement envisageable l’existence de boucles de rétroaction, où des évolutions du microbiote entretiennent certains comportements ou en font émerger d’autres.
Ce que cela vaut chez l’humain
La principale limite est claire : ces travaux ont porté sur des souris. Kevin Kohl insiste sur ce point. Le choix alimentaire humain relève d’une mécanique bien plus enchevêtrée, façonnée par la culture, la société, l’économie, les comportements appris et les associations personnelles.
Un travail publié en 2025 dans la revue Nature Microbiology a néanmoins commencé à relier ces résultats à la santé humaine. Une bactérie intestinale, Bacteroides vulgatus, réduit chez la souris les envies de sucre en produisant un métabolite qui déclenche la sécrétion de GLP-1, l’hormone que ciblent les traitements de la famille du sémaglutide. Les chercheurs ont par ailleurs relevé des niveaux plus faibles de cette bactérie chez des personnes atteintes de diabète de type 2.

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Kevin Kohl met toutefois en garde contre l’idée de créditer les microbes de nos décisions. Le libre arbitre existe toujours, souligne-t-il, et les microbes ne dirigent pas nos choix. Ce qu’ils influencent, ce sont les envies et les sensations diffuses à l’égard de la nourriture, lesquelles découlent de notre état nutritionnel interne, celui des acides aminés et autres composés circulant dans l’organisme. Un état dont on sait qu’il dépend en partie du microbiote.