Une étude publiée dans Nature sur près de 500 000 adultes bouscule nos certitudes sur le « bon » nombre d’heures de sommeil. Une fourchette bien précise semble freiner le vieillissement du corps.
Pourquoi certaines personnes paraissent‑elles dix ans de moins que leur âge civil alors qu’elles sont nées la même année que vous ? Une équipe menée par Junhao Wen au Columbia University Vagelos College of Physicians and Surgeons vient de montrer qu’un paramètre très banal, la durée du sommeil, est étroitement lié à ce décalage. Chez près de 500 000 adultes, ceux qui dorment entre 6,4 et 7,8 heures par nuit présentent en moyenne un vieillissement biologique plus lent que les autres.
Âge biologique : quand le corps vieillit en décalé
L’âge biologique correspond à l’état réel d’usure des cellules et des organes, qui peut diverger de plusieurs années de l’âge inscrit sur la carte d’identité. Pour le mesurer, les chercheurs construisent des horloges biologiques à partir d’analyses de sang (protéomique plasmatique, métabolomique, hormones, longueur des télomères), d’examens d’imagerie comme l’IRM, mais aussi de tests cognitifs et fonctionnels. L’ensemble est intégré grâce à l’apprentissage automatique pour estimer l’âge de chaque tissu.
Junhao Wen et son équipe travaillent depuis plusieurs années sur des horloges spécifiques d’organe afin de dépasser la simple mesure globale. Le foie, les reins, le cerveau, le système immunitaire ou encore le tissu adipeux ne vieillissent pas au même rythme. « Ces horloges biologiques du vieillissement et leur capacité à prédire les risques de maladie et de mortalité suscitent un vif intérêt », explique le chercheur.
Dormir 6,4 à 7,8 heures : la plage associée au vieillissement le plus lent
Pour répondre à cette question, les scientifiques ont exploité la vaste cohorte britannique UK Biobank, riche d’environ 500 000 participants d’âge moyen ou avancé. Ils ont construit 23 horloges couvrant 17 organes ou systèmes, puis comparé l’âge biologique de chaque organe avec la durée de sommeil auto‑rapportée sur 24 heures. L’analyse fait apparaître une relation en U très nette entre temps de sommeil et vieillissement.
Les personnes déclarant dormir moins de 6 heures par nuit, mais aussi celles qui dorment plus de 8 heures, présentent un âge biologique plus élevé que les autres pour de nombreux organes. La zone la plus « épargnée » se situe entre 6,4 et 7,8 heures, avec des minima légèrement différents selon le sexe. « Ce lien global entre le cerveau et le corps est important, car il nous indique que la durée du sommeil est profondément ancrée dans notre physiologie, avec des répercussions considérables sur l’ensemble de l’organisme », commente Junhao Wen.
Trop ou pas assez de sommeil, un signal santé à prendre au sérieux
Selon les chercheurs, ceux qui dormaient peu avaient davantage d’épisodes dépressifs et de troubles anxieux, mais aussi plus d’obésité, de diabète de type 2, d’hypertension et de maladies cardiaques comme les cardiopathies ischémiques ou les arythmies. De leur côté, les petits et les grands dormeurs partageaient un risque accru de bronchopneumopathie chronique obstructive, d’asthme et de troubles digestifs tels que gastrite et brûlures d’estomac.
« Les troubles du sommeil sont associés à des risques de maladies et à une architecture génétique commune : une durée de sommeil courte semble avoir un impact systémique plus étendu, tandis qu’une durée longue s’accompagne d’une charge pathologique plus localisée, davantage concentrée sur le cerveau », résume Junhao Wen. Chez les personnes âgées, une longue durée de sommeil liée à la dépression semble passer par le vieillissement du cerveau et du tissu adipeux, alors qu’un sommeil court agirait plus directement sur les zones cérébrales impliquées dans la dépression.