Dans le Paris des années 1930, une attraction fait sensation à la foire de Saint-Ouen. Moyennant quelques pièces, une créature rousse à la beauté envoûtante (jouée par Anaïs Demoustier) promet aux plus braves de vivre un véritable coup de foudre, dans le sens le plus littéral qui soit. Lorsqu’elle se dresse, survoltée, sur son estrade face aux curieux, elle place ses mains sur deux sphères métalliques et s’offre à qui veut l’embrasser. Alors, dans un concert de crépitements et de bourdonnements sous haute tension, le volontaire pour un tel baiser sera traversé par un coup de foudre au sens premier du terme.

Un soir, un peintre égaré par l’ivresse et le chagrin (Antoine, interprété par Pio Marmaï) fait irruption dans la roulotte où cette femme a élu domicile. Dans un état de grande confusion, il la prend pour une voyante et la supplie d’accepter son argent pour le mettre en contact avec son épouse, disparue quelques années plus tôt dans un tragique accident. Suzanne consent alors à s’improviser médium pour faire dialoguer Antoine et la défunte Irène…

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La voyante embarque alors le veuf éploré – et crédule – dans une pratique respiratoire improvisée, puis actionne judicieusement un soufflet qui laisse croire à une présence surnaturelle. Le peintre n’y voit que du feu et supplie la fausse voyante (mais vraie illusionniste) de réitérer ses séances de spiritisme chez lui. Cédant à la curiosité autant qu’à l’attrait financier, Suzanne poursuit son imposture avec le même talent, et grâce à la complicité tacite d’Armand (joué par Gilles Lellouche), un ami du veuf. Celui-ci, en fouillant dans le journal intime d’Antoine, transmet à la voyante des informations très personnelles sur le couple, comme le fait qu’Irène avait un goût prononcé pour les artistes peintres, ce qui rend la supercherie d’autant plus crédible.

Vient une scène saisissante où la défunte s’écrie – à travers la bouche de Suzanne : « Colore ma nuit ! ». Délivrance : le peintre endeuillé, dont le génie s’était brutalement tari au décès de son épouse, renoue miraculeusement avec son art, comme pour mettre des couleurs dans les ténèbres de la morte. Dès cet instant, croyant parler à sa femme, Antoine retrouve une énergie vitale qui lui faisait défaut. Il fait la paix avec son passé, obtient de sa défunte épouse le pardon de certaines erreurs d’antan et reprend un chemin qui l’amènera à se réaliser pleinement. Mais peut-on vraiment croire à la renaissance de cet homme désespéré qui, bercé de l’illusion de communiquer avec son sa moitié disparue, retrouverait goût à la vie ? Ne peut-on pas objecter au contraire que pour sortir du deuil, il faut affronter la réalité, et non entretenir de fausses croyances ?

Un lien réconfortant

Le résultat des études de psychologie révèle étonnamment le contraire : en réalité, il semble que l’illusion de communiquer avec le défunt, ou le sentiment trompeur de sa présence, soit plutôt une aide pour mieux surmonter son deuil. Ainsi, une étude de Evelyn Elsaesser et ses collègues de l’université de Northampton indique que 86 % de personnes y ayant été confrontées les qualifiaient de réconfortantes, tandis que seulement 6 % les trouvaient perturbantes et 8 % effrayantes. Dans une autre étude de Tess McCormick, de l’école de médecine de l’université de Virginie, près de 80 % des personnes affirmaient que communiquer avec des défunts, après une mort inattendue ou non, avait été source de guérison émotionnelle. Pour Antoine, ces manifestations ont un effet apaisant et réconfortant. Il retrouve le sommeil et l’appétit, se sent moins isolé…

Peut-on dire pour autant que ces « hallucinations » concernent de nombreuses personnes ? Un chercheur américain, Richard Olson, de l’université de Caroline du Nord, a enquêté auprès d’individus ayant perdu leur conjoint. Résultat : 32 % avaient eu un sentiment de présence du défunt, 79 % avaient fait l’expérience d’un contact visuel, 50 % un contact auditif, 18 % un contact auditif et visuel et 21 % un contact tactile. Certains évoquent un sentiment quasi sensoriel de présence décrit comme une « sensation » diffuse que le disparu veille sur elles, d’autres une présence physiquement et clairement localisable – c’est le cas dans ce témoignage rapporté par Karina Kamp, chercheuse en psychologie à l’université d’Aarhus : « C’était vraiment comme s’il était assis là, juste à côté de moi. ». Ces manifestations vont tantôt donner des ordres ou des conseils, offrir de chaleureux encouragements, faire un simple commentaire en passant… Karina Kamp rapporte le cas d’une femme endeuillée qui entendait la voix de son mari décédé lui dire gentiment à quel point sa nouvelle coupe de cheveux lui allait bien… Loin d’expériences mystiques oppressantes, elles offrent au contraire souvent l’illusion de la présence du disparu.

Un effet thérapeutique avéré

Reste un hic : comment expliquer cet effet presque thérapeutique de la relation avec le défunt, sachant que les théories sur le deuil, notamment dérivées de la perspective freudienne comme celles de John Bowlby, insistent sur l’importance de se détacher du mort pour avancer dans son deuil ? D’abord, par le fait que cette relation a l’avantage de réduire la douleur liée au manque. Ainsi, pour les spécialistes comme la chercheuse Siobhán Sweeney, de l’université de Limerick, en Irlande, le maintien du lien post mortem atténue le sentiment d’isolement et diminue l’intensité de la douleur du deuil. La chercheuse cite une personne endeuillée, montrant combien ce contact apporte du réconfort : « Je n’ai pas l’impression de l’avoir complètement perdue. Je sens qu’elle est là, quelque part elle n’a pas du tout changé. Elle est exactement la même personne qu’avant […]. C’est presque comme si elle était là, en arrière-plan… veillant simplement à ce que tout aille bien ».

Mais un deuxième point important se dégage des études sur cette question : ce lien fictif n’empêche pas la mise en place d’un détachement progressif. Au fil du temps, ces apparitions peuvent s’intégrer au processus de deuil et à la prise de distance avec le disparu ; les bienfaits les plus profonds sont ainsi rapportés par les personnes qui réussissent à donner un sens à ces expériences et à les intégrer à leur cheminement psychologique. Et peu à peu, les communications post mortem vont permettre de prendre de la distance plus aisément. Ainsi, de nouvelles approches psychologiques, plus récentes que celles dérivées des thèses freudiennes, soutiennent que le maintien d’une relation vivante avec une personne défunte aide à le traverser moins douloureusement.

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C’est tout particulièrement le cas du modèle de la continuité des liens, développé par Dennis Klass à l’université Webster, pour qui rester en relation avec une personne disparue n’est pas un signe de pathologie ou de fragilité psychologique, mais une expérience qui peut se révéler salvatrice en apportant des « réponses » à la personne endeuillée. ​​​​​​On le voit dans La Vénus électrique, où le subterfuge opéré par Suzanne ne fait pas qu’évoquer une remémoration du passé ou une présence purement symbolique, mais participe à la résolution des conflits psychologiques d’Antoine. Par exemple, quand celui-ci lui demande si elle lui pardonne de l’avoir trompée.

C’est d’ailleurs souvent un besoin de pardon qui s’exprime dans ces échanges avec les morts. La chercheuse irlandaise Siobhán Sweeney a synthétisé les résultats de 14 études qualitatives impliquant 1 971 personnes endeuillées et a conclu que « certains participants décrivent les communications post mortem comme des occasions de clôture, telles que dire au revoir, se réconcilier ou régler des problèmes émotionnels non résolus ». Il s’agit donc ici de faire la paix avec le passé, de revenir sur des choses qu’on n’a pas pu se dire. Une étude de 2011 de deux chercheurs en psychologie de l’université de Surrey, Edith Steffen et Adrian Coyle, cite notamment une femme ayant perdu une personne visiblement soulagée d’avoir le sentiment que la disparue lui a signalé son pardon : « J’ai été pardonnée. Elle m’a pardonnée. »​​​​

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C’est donc un mélange d’absolution, de réassurance, de maintien du lien d’amour et finalement de détachement que renferme cette connexion avec la personne disparue. Quatre effets que le psychologue Chris Roe, de l’université de Northampton, résume d’une formule simple : la formule des « quatre R ». Rassurer. Résoudre les conflits anciens. Réaffirmer le lien d’amour (en rappelant à l’autre qu’on l’aime, qu’on reste à ses côtés et qu’on se retrouvera un jour). Relâcher les liens. Quatre « R » qui, selon lui, faciliteraient le processus de deuil.

Et de fait, nous sommes nombreux à y recourir. Selon une vaste étude internationale menée par la chercheuse suisse Evelyn Elsaesser et ses collègues de l’université de Northampton, 25 % des Européens assurent avoir eu un contact avec une personne proche décédée. Ce chiffre s’élève à 40 % aux États-Unis et culmine jusqu’à 80 % selon les études et les mesures utilisées. Le phénomène semble plus fréquent chez les veufs ou les veuves qui avaient une relation satisfaisante et harmonieuse avant la mort, ainsi que dans le cas de mariages de plus longue durée. Les femmes sont légèrement plus sujettes au phénomène, de même que les personnes ayant de forts niveaux d’extraversion, d’instabilité émotionnelle ou d’intérêt pour les expériences nouvelles. Mais en dehors de cela, nulle caractéristique démographique particulière ne semble liée à ces vécus – pas plus l’âge que la culture, le niveau d’études ou les croyances religieuses.

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Or, malgré cette expérience quasi universelle, de nombreuses personnes endeuillées (54 % dans une étude d’Evelyn Elsaesser et ses collègues) se montrent encore réticentes à s’en ouvrir à leurs proches par crainte d’être stigmatisées. Pourtant, elles gagneraient sûrement à savoir que peu à peu, cela aide à reprendre goût à la vie, à s’émanciper du lien avec le défunt, et ainsi à s’ouvrir davantage à d’autres relations. Ce n’est d’ailleurs pas la mort qui domine l’issue de La Vénus électrique, mais la vie et l’amour. Car, à mesure que l’intrigue se développe, le « courant » passera de mieux en mieux entre l’artiste éploré et la fausse spirite. Les étincelles de l’amour vont bientôt fuser en tous sens, et cette fois il n’y aura plus besoin d’artifice de cirque !

L’IA peut-elle ressusciter les morts ?

L chercheur Carl Öhman, de l’université d’Oxford, estime que sur Facebook les défunts seront bientôt plus nombreux que les vivants. La plateforme sera alors un immense cimetière numérique et pourrait devenir un véritable lieu rituel. Après avoir analysé près de 1 300 publications sur Facebook, la sociologue Melissa Irwin, à l’université du Kansas (États-Unis), a montré que 340 d’entre elles font office d’échanges avec des défunts. On y raconte les détails de sa vie quotidienne, on dit au mort à quel point il nous manque. Sur le profil de son frère de 27 ans décédé par suicide, une jeune femme répond ainsi à un post de leur mère, qui confie appeler régulièrement le portable de son fils pour entendre sa voix sur le répondeur. Elle dit adopter la même démarche et raconte leur dernière visite en famille au cimetière. Les rituels s’hybrident : les proches entrelacent des gestes traditionnels comme la visite physique sur une tombe, et de nouvelles pratiques technologiques, telles que les appels au répondeur et l’hommage sur Facebook.

Fantômes numériques : le deuil impossible ?

Rien à voir avec les deadbots, doubles numériques des défunts qui vont prolonger leur identité en ligne. Ces robots conversationnels reprennent leurs expressions familières, leurs souvenirs, parfois leur timbre de voix lorsqu’il s’agit de messages vocaux. Ce sont des machines qui les font revivre numériquement. Plusieurs entreprises proposent ce service aux familles endeuillées.

Changement de registre. Ce n’est plus une illusion qui aide à dépasser la disparition, mais un mensonge qui prolonge la douleur. Alors que le sentiment de la présence du défunt s’atténue naturellement à mesure du deuil, le double numérique continue inflexiblement d’entretenir son interlocuteur dans une relation de dépendance. Il entretient l’idée que celui-ci est toujours en vie, bloque le trajet psychologique vers l’acceptation et fait persister la souffrance liée au décès. Des chercheurs de Singapour ont passé en revue 30 études sur les technologies numériques de deuil – chatbots IA, la réalité virtuelle – pour conclure que ces outils peuvent atténuer les symptômes de souffrance liés à la disparition, mais entraînent une dépendance émotionnelle excessive et d’isolement.