WHITE FLAG, FERNANDO SANCHEZ CASTILLO © Marco Morosini Agrandir l’image : Illustration 1
Sur le lac de Zurich flotte en ce moment un drapeau qui n’appartient à personne. Il ne porte ni croix ni étoiles, ni blasons ni couleurs nationales. Il est entièrement blanc. Et il est immense : 14 mètres sur 22,22, soit plus de 311 mètres carrés de tissu suspendus dans le ciel au-dessus de la Landiwiese, la grande prairie au bord du lac où se déroule chaque été le grand festival Zürcher Theater Spektakel.
Le vent le gonfle, le tend, le fait retomber, puis le soulève à nouveau. Ce n’est pas un détail : le vent fait partie de l’œuvre. Le titre, WHITE FLAG, renvoie en effet aussi à Coreografía 01 : une sorte de gigantesque chorégraphie entre le tissu et l’air, dans laquelle le drapeau ne prend jamais une forme définitive.
L’œuvre a été conçue par Fernando Sánchez Castillo, artiste espagnol né à Madrid en 1970, qui travaille depuis des décennies sur les symboles à travers lesquels le pouvoir se représente lui-même : monuments, dictateurs, statues, armées, drapeaux. Ses œuvres sont entrées dans les collections du Centre Pompidou, du Reina Sofía et du MUDAM ; en ce moment même, le Museo Reina Sofía de Madrid lui consacre une grande exposition, La Perla Peregrina, réunissant quelque deux cents œuvres.
Sánchez Castillo a délibérément fait fabriquer son drapeau blanc 22 centimètres plus grand que le gigantesque drapeau national espagnol qui domine la Plaza de Colón à Madrid. Et par la même entreprise qui avait produit ce drapeau. Ce détail est loin d’être secondaire. L’artiste s’empare de l’un des dispositifs symboliques les plus puissants inventés par les États — le drapeau national — et lui retire tout : couleurs, emblèmes, armée, territoire, appartenance.
Pas de rouge, pas de jaune, pas de croix, pas d’étoiles. Pas de « nous » opposé à « eux ». Il ne reste que le blanc. Sánchez Castillo a expliqué ainsi l’intention de son œuvre : « Je voulais inviter la société civile à se mobiliser pour la paix. » Il a également parlé du drapeau blanc comme d’une « invitation à l’entente », à l’opposé d’un monde rempli de drapeaux utilisés pour exacerber les oppositions.
C’est ici que commence la partie la plus intéressante. Car un drapeau blanc ne signifie pas nécessairement la reddition. Dans le langage courant, l’équation semble automatique : hisser le drapeau blanc signifie se rendre. En droit international humanitaire, pourtant, sa signification est plus ancienne et plus complexe. Le drapeau blanc désigne traditionnellement celui qui s’approche de l’adversaire pour communiquer, parlementer, négocier. Avant la reddition, il signifie donc quelque chose de plus élémentaire encore : s’arrêter, ne pas tirer, parler.
Et il est difficile d’imaginer un lieu plus chargé de sens que la Suisse pour hisser aujourd’hui ce symbole. Le programme du festival relie explicitement WHITE FLAG à l’histoire du droit international humanitaire, à la tradition diplomatique suisse et à la responsabilité internationale à une époque de nouveau traversée par les guerres.
Une question dérangeante demeure évidemment. Face à un agresseur, hisser un drapeau blanc est-il un appel à la paix ou une capitulation ? Est-il possible d’invoquer la neutralité lorsque quelqu’un envahit votre pays ? Est-ce encore la paix lorsqu’elle est obtenue en acceptant la loi du plus fort ? L’œuvre de Sánchez Castillo n’apporte pas de réponse. Et c’est peut-être précisément pour cela qu’elle fonctionne. L’artiste ne place pas dans le ciel un slogan pacifiste. Il y place une ambiguïté.
Le lieu où il le fait est peu connu hors de Suisse, mais mérite de l’être. Fondé en 1980, le Zürcher Theater Spektakel est le plus grand festival de théâtre de Suisse et l’un des principaux festivals européens consacrés aux arts contemporains de la scène. Pendant dix-huit jours, chaque été, la Landiwiese se transforme en une petite ville éphémère : chapiteaux, scènes en plein air, théâtre, danse, performances, cirque contemporain, musique, restaurants et bars. Des dizaines de compagnies internationales y participent et quelque 150 000 personnes fréquentent le site. Son esprit originel était celui du théâtre alternatif des années 1970 : sortir des temples de la culture, installer les artistes sous des chapiteaux et au milieu des gens. Tous ceux qui arrivent à la Landiwiese n’achètent pas un billet pour les quelques spectacles payants — la majorité sont gratuits ou à prix libre. Beaucoup viennent simplement se promener, manger sur l’herbe ou dans l’un des vingt espaces de restauration répartis sur la Landiwiese, se rencontrer, regarder ce qui se passe. Ainsi, l’une des œuvres les plus politiques de cette édition n’est enfermée ni dans un musée ni sur une scène. Elle flotte là-haut, visible gratuitement par tous.
Sánchez Castillo connaît bien ce procédé : s’emparer des monuments du pouvoir et les modifier jusqu’à en renverser le sens. Dans Síndrome de Guernica, il transforma les restes de l’Azor, le yacht de Francisco Franco, en un énorme bloc métallique. Dans Tank Man, il monumentalisa au contraire l’homme anonyme qui, en juin 1989, se plaça devant les chars sur la place Tian’anmen : non plus le général à cheval, mais l’individu désarmé qui résiste au pouvoir.
Et dans son travail apparaît également Tomiko Higa, la petite fille d’Okinawa qui, pendant la bataille de 1945, séparée de sa famille, s’avança devant les soldats américains en portant un drapeau blanc. Elle avait sept ans. Dans son cas, le blanc ne signifiait aucune doctrine géopolitique. Il signifiait simplement : je veux vivre.
C’est peut-être précisément cette multiplicité de significations qui donne sa force au gigantesque drapeau sur le lac de Zurich. Vu de loin, il semble extrêmement puissant. Trois cent onze mètres carrés de surface, plus grand que bien des drapeaux nationaux monumentaux. Mais il suffit de l’observer quelques minutes pour s’apercevoir qu’il est extrêmement fragile. Il dépend entièrement du vent. Il se tend, lutte, cède, se froisse et recommence.
La paix, pense-t-on en le regardant, n’est pas l’absence de vent. C’est parvenir à maintenir ensemble le tissu alors même que le vent ne cesse de changer.