Un soda au déjeuner, une limonade en terrasse, un jus de fruits sucré donné aux enfants au goûter : ces boissons accompagnent le quotidien de millions de foyers, sans que personne n’y voie un geste à risque. Une équipe de chercheurs américains, dont des médecins du Massachusetts General Hospital à Boston, vient pourtant d’établir un lien statistique entre leur consommation régulière et un risque plus élevé de cancer de l’estomac, une maladie rare mais souvent découverte à un stade avancé.

Les résultats, publiés dans la revue scientifique Gastro Hep Advances, portent sur deux grandes cohortes de professionnels de santé suivis aux États-Unis pendant plusieurs décennies. « C’est la première étude à mettre en évidence une association entre la consommation de boissons sucrées et le cancer de l’estomac au sein d’une population américaine », a résumé Andrew T. Chan, professeur de médecine et chercheur en gastro-entérologie au Massachusetts General Hospital.

Un suivi sur le temps long, chez des professionnels de santé

L’équipe s’est appuyée sur deux cohortes de référence en épidémiologie nutritionnelle aux États-Unis, la Nurses’ Health Study et la Health Professionals Follow-Up Study, qui suivent depuis le milieu des années 1980 des infirmières et des hommes exerçant une profession de santé. Tous les deux ans, les participants renseignaient leur alimentation et leurs antécédents médicaux, ce qui a permis de croiser sur la durée la consommation de boissons sucrées avec la survenue de cancers de l’estomac.

Un risque multiplié par deux à trois selon le sexe

Comparés aux personnes qui n’en boivent presque jamais, les participants consommant au moins une boisson sucrée par jour présentent un risque de cancer de l’estomac environ 2,45 fois plus élevé, une fois pris en compte des facteurs comme le tabac, l’alimentation globale ou la corpulence. Cette association reste de nature statistique : elle mesure un lien entre une habitude et la survenue de la maladie, pas une preuve que le sucre en soit directement responsable.

Le risque associé varie selon le sexe : il serait environ trois fois plus élevé chez les femmes qui en consomment chaque jour, contre environ deux fois chez les hommes. Autre enseignement, plus surprenant : les boissons édulcorées artificiellement, comme les versions « light » ou « zéro », n’ont montré aucune association de ce type dans la même étude, ce qui distingue nettement le sucre lui-même de la simple saveur sucrée.

Le sucre est-il la cause du cancer ?

Cette étude est ce que les chercheurs appellent une étude observationnelle : elle repère un lien statistique entre une habitude alimentaire et une maladie, mais elle ne permet pas, à elle seule, de prouver que l’une provoque l’autre. D’autres éléments pourraient expliquer une partie de l’écart observé, à commencer par l’infection à la bactérie Helicobacter pylori, un facteur de risque bien identifié du cancer de l’estomac, que l’étude n’a pu mesurer que de façon incomplète chez les participants.

Les auteurs avancent plusieurs pistes qui restent, à ce stade, de simples hypothèses : la prise de poids, une résistance à l’insuline, un déséquilibre hormonal ou une inflammation chronique de la paroi de l’estomac pourraient jouer un rôle, sans qu’aucun de ces mécanismes n’ait été démontré directement. Les chercheurs précisent eux-mêmes que le mécanisme reste à étudier ; l’échantillon, composé en grande majorité de professionnels de santé blancs, limite aussi la portée de leurs conclusions.

Une piste encore absente des facteurs de risque reconnus

En France, l’Institut national du cancer recense les facteurs de risque officiellement reconnus du cancer de l’estomac : l’infection à Helicobacter pylori, le tabac, une alimentation riche en sel et pauvre en fruits et légumes, ainsi que certains antécédents familiaux. Sur sa fiche consacrée à ce cancer, l’institut ne mentionne pas le sucre ni les boissons sucrées parmi ces facteurs, ce qui replace la nouvelle étude américaine dans son juste contexte : une piste de recherche à creuser, pas un facteur de risque établi à ce jour.

Le cancer de l’estomac reste relativement rare, mais touche nettement plus les hommes que les femmes et se signale souvent à un stade déjà avancé, avec une survie à cinq ans qui tourne autour de 25 % selon l’institut. Le World Cancer Research Fund le classe parmi les cinq cancers les plus fréquents à l’échelle mondiale. Un repère utile pour situer sa consommation : dans l’étude américaine, une portion correspondait à un verre d’environ 237 millilitres bu chaque jour, à peine plus qu’un petit verre.