En marchant vers le bar où on leur avait donné rendez-vous, on a été prise d’un doute : était-ce bien raisonnable de prétendre marier deux écrivaines sortant chacune son livre pendant cette période sacrée et sacrément égocentrée de la rentrée littéraire ? Sonia Devillers, d’abord : forcée de renoncer, faute de numéro de série, à retrouver le piano que les communistes arrachèrent à sa grand-mère maternelle en 1961 à Bucarest quand la famille, juive, fut « exportée » par l’État roumain, elle découvre, écrit-elle, que « des milliers de pianos sont encore portés disparus, que les descendants de leurs propriétaires continuent de les réclamer, et que des personnes très sérieuses s’occupent de pister leur trace ».

Commence alors pour la matinalière de France Inter et présentatrice sur Arte une plongée dans « un monde obscur et méconnu, celui des pianos fantômes de la Seconde Guerre mondiale, raflés en quantité folle dans les appartements des juifs ». Ainsi en arrive-t-elle au Erard no 68037, ce « fabuleux piano » qui donne son titre au livre que les nazis volèrent en 1943 à la famille Enoch dans leur appartement de la rue de Courcelles, à Paris. Partie sur les traces de l’instrument, la journaliste s’intéresse à cette famille et au journal intime du seul survivant, le fils, un certain Jacques Enoch, qu’elle trouve d’abord bourgeois et macho, et qui finira par la bouleverser – et nous avec.