Sous l’effet du changement climatique, la Méditerranée se réchauffe fortement. La hausse des températures a été très marquée cet été, avec des eaux de surface dépassant les 30 degrés. Cette évolution accélère l’arrivée de nouvelles espèces et met en péril la faune locale, notamment le grand dauphin et le rorqual commun.
Le thermomètre grimpe, les eaux se réchauffent et le paysage sous-marin change rapidement. Il ne s’agit pas d’une projection, mais d’une réalité scientifique mesurable, comme le met en évidence le dernier rapport du programme européen Copernicus concernant les mois de juin et juillet, mis en ligne le 10 août.
Publiée quelques jours plus tard, une étude internationale menée par le réseau scientifique World Weather Attribution note que les mers européennes subissent une augmentation alarmante de leur température en raison des changements climatiques. Cet été, dans certaines zones, les eaux de surface ont enregistré des températures jusqu’à six degrés au-dessus de la normale.
>> Voir le sujet du 19h30 sur le réchauffement de la Méditerranée :
La Méditerranée s’est actuellement réchauffée d’environ 3 degrés Celsius / 19h30 / 2 min. / le 19 août 2026
>> Sur ce sujet : Le changement climatique a nettement réchauffé les mers européennes cet été
La tropicalisation de la Méditerranée
Mais que se passe-t-il sous l’eau? Pour comprendre, il faut s’intéresser à un phénomène à la fois fascinant et préoccupant: la tropicalisation. Ce n’est pas un processus soudain, mais un changement progressif qui trouve ses origines dans l’histoire des échanges humains et qui est aujourd’hui fortement accéléré par le réchauffement climatique.
Cette carte montre les anomalies des températures de surface de la mer, c’est-à-dire les écarts par rapport à la normale des années 1990-2020, en juillet 2026 autour de l’Europe. (données: OISST NOAA) [WORLD WEATHER ATTRIBUTION]
« La Méditerranée se tropicalise, dans le sens où elle ressemble de plus en plus à une mer tropicale. Ce processus a commencé discrètement il y a longtemps, avec l’augmentation du trafic maritime et le déplacement des hommes et des marchandises par voie maritime », explique Guido Gnone, biologiste et coordinateur scientifique à l’Aquarium de Gênes.
« Grâce à l’amélioration des techniques de navigation, ce trafic à travers le globe s’est intensifié, et avec lui, le nombre d’espèces qui ont voyagé clandestinement avec l’homme. Mais pour la Méditerranée, le tournant a été l’ouverture du canal de Suez en 1869, qui a créé une voie de communication avec la mer Rouge, une mer tropicale », ajoute-t-il.
La Méditerranée ne redeviendra pas ce qu’elle était
Guido Gnone, biologiste marin
« Pendant un temps, les nouvelles espèces n’arrivaient dans la Méditerranée que pour y faire une brève apparition, sans s’y installer, probablement parce que les conditions environnementales y étaient trop différentes », poursuit Guido Gnone. « Mais avec le changement climatique, cette barrière écologique s’est affaiblie et de nombreuses espèces tropicales ont commencé à se répandre dans ce nouveau milieu. »
L’été de tous les records
La Méditerranée est considérée comme un véritable nid de biodiversité, mais aussi comme un indicateur de la santé de la planète, car elle combine des phénomènes météorologiques globaux et locaux. Les derniers étés ont donné lieu à des anomalies thermiques qui ont laissé la communauté scientifique sans voix. « Mais cette année, tous les records ont été largement battus », alerte le biologiste.
« Les longues périodes de beau temps et surtout d’absence de vent se traduisent par des vagues de chaleur intenses. L’énergie se concentre dans les couches superficielles, qui deviennent de plus en plus chaudes (et légères) et ne se mélangent plus avec les eaux profondes plus froides (et plus denses) », explique Guido Gnone. De ce fait, les eaux de surface atteignent des températures dépassant les 30 degrés, « ce qui était impensable il y a encore quelques années ».
Deux grands dauphins photographiés dans le détroit de Gibraltar. Le réchauffement des eaux de surface pose un défi pour la présence de ce cétacé en Méditerranée. [Biosphoto via AFP – SYLVAIN CORDIER] De nouveaux habitants
Cette « fièvre marine » a des conséquences directes sur la faune et la flore. D’un côté, certaines espèces méditerranéennes reculent car, pour elles, un environnement plus chaud devient défavorable. D’un autre côté, de nouveaux colonisateurs exotiques, parfois dangereux, progressent, comme le poisson-ballon (Lagocephalus sceleratus), le poisson-lion (Pterois miles) ou encore le poisson-lapin (Siganus luridus).
« Ce sont des espèces tropicales qu’il sera probablement impossible de repousser », affirme Guido Gnone. Il est en outre difficile de prévoir quelle sera leur expansion à l’avenir. « Ces espèces sont là pour rester et nous essayons maintenant de limiter leur caractère invasif », relève le biologiste. Selon lui, une chose est sûre: « La Méditerranée ne redeviendra pas ce qu’elle était. »
Le sort des cétacés
Les répercussions de cette transformation n’épargnent pas les mammifères marins. Guido Gnone et l’équipe de l’Aquarium de Gênes surveillent ces dynamiques depuis des années, notamment à travers des projets de recherche internationaux comme le projet PROMED, qui étudie, entre autres, l’effet du changement climatique sur les cétacés.
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« Neuf espèces de cétacés vivent régulièrement en Méditerranée. Celle-ci a des caractéristiques écologiques différentes, donc les effets varient fortement d’une espèce à l’autre », indique Guido Gnone. Le grand dauphin (Tursiops truncatus), par exemple, vit dans les eaux de la plateforme continentale (généralement jusqu’à 200 mètres de profondeur), une zone particulièrement touchée par l’augmentation des températures.
Même si l’augmentation de la température n’a pas d’effet direct sur cette espèce, elle peut en avoir sur ses proies: celles qui aiment les eaux froides ont tendance à descendre en profondeur, à la recherche de températures plus favorables. Le grand dauphin, lui, a de la peine à descendre à ces profondeurs.
Pour d’autres cétacés comme le rorqual commun (Balaenoptera physalus), le problème pourrait être la diminution de la production primaire de matière organique, notamment par le phytoplancton, dans leurs zones d’alimentation traditionnelles. Selon certaines études, ces « oasis » – comme le sanctuaire Pelagos, une vaste aire marine protégée située dans les eaux de la France, de Monaco et de l’Italie – s’appauvrissent, probablement en raison du changement climatique.
>> Ecouter aussi les explications de Pascal Jeannerat dans le 19h30 sur l’impact du réchauffement :
L’impact du réchauffement de la mer avec Pascal Jeannerat / 19h30 / 1 min. / le 19 août 2026
Christian Bernasconi, RSI
Adaptation pour RTSinfo: Didier Kottelat