Il y a quelques mois, il ne pouvait même pas quitter ses résidences de luxe londoniennes sans risquer d’être extradé vers la Suisse, où Alejandro Betancourt est recherché dans le cadre d’une affaire de détournement de fonds et de blanchiment d’argent.
Dorénavant, ce millionnaire vénézuélien est en passe de devenir un homme clé du “plus grand accord pétrolier de l’histoire mondiale”, pour reprendre la formulation tout en superlatifs de Donald Trump.
Le « vice-roi » de Donald Trump au Venezuela ?
Annoncé par le président américain vendredi 28 septembre, cet accord entre Washington et Caracas « apparaît ambitieux dans ses objectifs, mais il est très difficile de s’en faire une idée précise car il n’existe aucun texte officiel et tout ce qu’on en sait repose sur des déclarations et des messages sur les réseaux sociaux », souligne Thomas Long, spécialiste de l’Amérique latine à l’université de Warwick, qui a écrit sur les stratégies de confrontation entre les États-Unis et les pays d’Amérique latine.
Ambitieux car il concède aux États-Unis l’exploitation de « près de 20 % des réserves avérées du Venezuela, soit 17 champs pétroliers sur lesquels la production est censée être augmentée », précise Thomas Posado, spécialiste du Venezuela à l’université de Rouen. Donald Trump espère en tirer 65 milliards de barils.
Tout en restant très flou quant « aux modalités concrètes de mise en œuvre, et à la réalité des investissements à venir », ajoute ce spécialiste. Delcy Rodriguez, présidente par intérim du Venezuela, a simplement assuré que cet accord devrait entraîner 100 milliards de dollars d’investissements dans le pays.
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Image de couverture : © France 24
Il existait encore vendredi une autre zone d’ombre : l’identité d’un mystérieux partenaire vénézuélien avec qui Washington allait travailler pour exploiter ces gisements d’or noir. Et cette personne n’est autre qu’Alejandro Betancourt, le controversé magnat du pétrole vénézuélien, selon les révélations faites dimanche par les principaux médias américains.
Cet homme d’affaires de 46 ans qui vit au Royaume-Uni depuis plusieurs années est présenté comme le nouvel intermédiaire entre Washington et le gouvernement vénézuélien. Le Financial Times va même jusqu’à le décrire comme le « vice-roi de Donald Trump au Venezuela” dans un long portrait.
Avec Alejandro Betancourt, Donald Trump parie sur “un acteur important du secteur pétrolier vénézuélien qui semble avoir la confiance de Delcy Rodriguez”, résume Thomas Long. L’homme d’affaires est en effet à la tête de la société North American Blue Energy Partners (Nabep), le deuxième plus important producteur pétrolier privé du Venezuela.
Delcy Rodriguez l’aurait consulté à plusieurs reprises pour des conseils sur la meilleure manière de faire redémarrer l’économie vénézuélienne, ont affirmé plusieurs enquêtes de médias hispanophones.
Arrêté deux fois au Royaume-Uni
Mais c’est aussi un personnage très controversé qui traîne nombre de casseroles. Il a ainsi été arrêté à deux reprises au Royaume-Uni, où il réside. Une première fois en septembre 2025 à la demande des autorités espagnoles, qui l’accusaient de blanchiment d’argent et de délits fiscaux. Relâché sous caution, il a ensuite été interpellé une deuxième fois deux mois plus tard à la suite d’un mandat d’arrêt international émis par la Suisse dans le cadre d’une enquête sur des soupçons de détournement de fonds de PDVSA, le géant pétrolier vénézuélien.
S’il a souvent été accusé, il n’a cependant jamais été formellement inculpé, que ce soit au Venezuela, en Suisse ou en Espagne.
Et Washington a obtenu de la Suisse qu’elle laisse ce magnat du pétrole se déplacer librement à l’international, affirme le Washington Post.
Le retour de cet homme d’affaires sulfureux sur le devant de la scène vénézuélienne ne ravit guère l’opposition, souligne le New York Times. Si la plupart concède qu’Alejandro Betancourt fait preuve d’un véritable savoir-faire dans le domaine pétrolier, il serait aussi « une sombre m* comme il n’en existe qu’un par génération », s’emporte Thor Halvorssen, un défenseur des droits de l’Homme d’origine vénézuélienne interrogé par le Financial Times.
L’archétype du « bolibourgeois »
Aux yeux des vénézuéliens, Alejandro Betancourt « incarne l’archétype de ceux qu’on appelle les ‘bolichicos’, soit les ‘bolibourgeois’ », pointe Thomas Posado. Il s‘agit de toute une classe d’hommes d’affaires vénézuéliens « dont l’immense fortune dépend entièrement du bon vouloir et des faveurs du gouvernement, que ce soit à l’époque d’Hugo Chavez ou de Nicolas Maduro » – sous la République bolivarienne mise en place par le premier, explique Thomas Long.
Ces « bolibourgeois » ont « obtenu des contrats publics extrêmement lucratifs dans une opacité totale », précise cet expert. Alejandro Betancourt a ainsi d’abord bâti sa fortune dans le secteur de l’électricité. Au début des années 2010, il fonde la société Derwick Associates qui « sans avoir la moindre expérience décroche au moins onze marchés publics d’une valeur d’environ 5 milliards de dollars pour construire des centrales thermoélectriques, sans qu’il n’y ait eu d’appels d’offres », souligne le quotidien espagnol El Pais.
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Il s’intéresse ensuite au pétrole vénézuélien puis part à la conquête de l’Espagne, où il se marie en 2012. Alejandro Betancourt s’y constitue un petit empire, investissant aussi bien dans l’immobilier de luxe que dans les start-ups locales, souligne El Pais.
En choisissant ce « bolichico », Donald Trump s’allie donc avec un vestige du chavisme. « Cela démontre clairement que la prédation et l’accès aux ressources énergétiques du Venezuela sont la priorité de Donald Trump et non pas la promotion de la transition démocratique », déplore Thomas Posado.
« Fantasme mégalomaniaque »
Difficile de savoir si Alejandro Betancourt permettra réellement à Donald Trump d’étancher sa soif de pétrole vénézuélien. L’objectif, d’après le Financial Times, serait de laisser le controversé « bolichico » diriger une sorte de « mini-PDVSA », capable d’exploiter les 17 champs pétroliers convoités bien plus rapidement que l’énorme mastodonte public.
Mais ce rêve d’avoir accès à 65 milliards de barils de pétrole « peut difficilement être qualifié d’autre chose que de fantasme mégalomaniaque d’un président américain qui n’a pas le sens des réalités », juge Aslak Orre, politologue norvégien et fin connaisseur du Venezuela au Chr. Michelsen Institute.
Pour cet expert, « même si le Venezuela parvenait à retrouver ses meilleurs niveaux de production de pétrole – qui remontent aux années 1970 – il lui faudrait environ 50 ans pour livrer les 65 milliards de barils ».
Autrement dit, d’après les experts interrogés, la promesse de Donald Trump ressemble fort à un effet d’annonce pour tenter de convaincre l’opinion américaine que les États-Unis, face à la hausse des prix du pétrole liée à la guerre en Iran, auraient trouvé une solution. Mais au final, cet accord risque surtout de faire les affaires d’intermédiaires comme Alejandro Betancourt.