Le débat sur le financement du cinéma suisse change de nature. Il ne s’agit plus seulement de déterminer combien de films peuvent être soutenus par les pouvoirs publics, mais de savoir si les entreprises qui les produisent disposent encore d’un modèle économique viable. Fonction : Cinéma alerte sur une fragilisation croissante des sociétés de production et appelle la branche à se réunir en Assises pour défendre une hausse des moyens consacrés à l’audiovisuel, en particulier en Suisse romande.
Le diagnostic repose sur un effet de ciseaux désormais bien identifié : les coûts progressent alors que plusieurs enveloppes de financement stagnent. Au niveau fédéral, les crédits cinéma sont soumis à une politique de croissance zéro pour la période 2025-2028. Dans le même temps, la pression sur l’aide sélective s’est fortement accrue : selon les chiffres cités par Fonction : Cinéma, le nombre de demandes reçues par l’Office fédéral de la culture (OFC) est passé de 464 en 2022 à 640 en 2025, soit près de 38 % de hausse. Le taux de soutien des projets formellement admissibles serait, lui, passé de 38 % à 23 %.
Quand les producteurs deviennent la variable d’ajustement
Cette tension pourrait rester un problème de politique culturelle si elle ne produisait pas une conséquence économique très concrète : une partie du financement des œuvres est aujourd’hui absorbée par les entreprises elles-mêmes.
Fonction : Cinéma s’appuie sur un rapport de l’OFC consacré au financement de la production indépendante : CHF 7,1 millions de fonds propres participeraient chaque année au financement des longs métrages, dont environ CHF 6 millions correspondant à des honoraires et frais généraux de producteurs mis en participation dans l’espoir de recettes futures. L’association estime ainsi qu’entre 7 % et 8 % du financement apparent des films repose sur des frais généraux et des rémunérations auxquels les sociétés de production renoncent dans l’immédiat.
Dans un marché domestique de taille limitée, où les recettes d’exploitation ne permettent généralement pas de récupérer ces montants, ce mécanisme revient à transformer la marge et parfois la rémunération de l’entreprise en instrument de bouclage du financement. C’est un point essentiel pour comprendre le problème. Une production peut être financée sur le papier et rester économiquement sous-financée pour l’entreprise qui la porte. Le nombre de films réalisés ne constitue donc pas, à lui seul, un indicateur de bonne santé de la filière.
Cette situation intervient alors que les charges progressent. Les nouveaux barèmes salariaux indicatifs entrés en vigueur début 2025 représentent, selon Fonction : Cinéma, une hausse moyenne de 6,9 % par rapport aux précédents barèmes datant de 2009. S’y ajoutent l’inflation, les transports, l’hébergement, le matériel ainsi que de nouvelles exigences liées notamment aux pratiques environnementales et à la prévention des atteintes à la personnalité. L’enjeu n’est évidemment pas de remettre en cause ces standards professionnels. Il consiste plutôt à déterminer qui en assume le coût lorsque les budgets de production ne sont pas ajustés en conséquence.
Produire moins ? Une réponse économiquement risquée
Face à la raréfaction relative des moyens, une solution paraît intuitive : financer moins de projets, mais mieux les financer. Fonction : Cinéma rejette cette approche et avance un argument qui dépasse la seule politique culturelle : l’audiovisuel a besoin d’une masse critique de productions pour entretenir son infrastructure professionnelle.
Une diminution durable des tournages affecterait les techniciens et techniciennes, mais aussi les capacités de développement des producteurs, les trajectoires des auteurs et réalisateurs, la relève et la diversité des formats. Elle pourrait également rendre plus difficile le maintien d’équipes permanentes au sein des sociétés de production.
Cette problématique rapproche le cinéma d’autres industries créatives : les compétences ne peuvent être conservées durablement si le volume d’activité devient trop irrégulier. Dans l’audiovisuel, la production d’une œuvre mobilise un réseau de PME, d’indépendants, de techniciens et de prestataires dont la pérennité dépend aussi de la continuité des commandes.
C’est également ce qui rend le débat particulièrement important pour l’ensemble de l’économie de la communication. La production audiovisuelle ne se limite plus au film de cinéma : les compétences, infrastructures et talents circulent entre séries, contenus de marques, publicité, télévision et nouvelles formes narratives. L’affaiblissement de l’appareil de production peut donc avoir des effets qui dépassent le seul périmètre culturel.
La Lex Netflix ne peut pas encore servir de solution miracle
Depuis le 1er janvier 2024, les services de télévision et de vidéo à la demande concernés doivent investir au moins 4 % de leur chiffre d’affaires réalisé en Suisse dans la création cinématographique. Sur le papier, ce nouveau flux financier pourrait modifier l’équation.
Comme Cominmag l’a récemment relevé, CHF 128 millions restent encore à investir dans le cinéma suisse au titre de la Lex Netflix. Le mécanisme explique en partie ce décalage : l’obligation est calculée sur une période de quatre ans, ce qui permet aux entreprises concernées de reporter une partie de leurs investissements avant qu’une éventuelle taxe de remplacement ne soit exigée.
La prudence s’impose également dans la lecture des montants déjà comptabilisés. Certains investissements concernent des projets engagés avant même l’entrée en vigueur de la nouvelle réglementation. Winter Palace, première collaboration entre la RTS et Netflix, avait par exemple été annoncée en 2023 et son tournage avait débuté avant l’application de la Lex Netflix.
Pour la production indépendante, la véritable question est donc celle de l’additionnalité : quelle part des investissements réalisés par les plateformes correspond effectivement à de nouveaux moyens injectés dans la création suisse ? Et surtout, dans quelles proportions ces investissements bénéficieront-ils aux différentes régions linguistiques et aux sociétés de production indépendantes ?
SSR, OFC et Cinéforom : trois négociations décisives
La Lex Netflix constitue ainsi un levier potentiellement important, mais elle ne peut pas servir d’argument pour compenser une stagnation des financements de l’OFC, de la SSR ou des fonds régionaux.
Pour la Suisse romande, trois acteurs concentrent désormais une grande partie des enjeux : la SSR, l’OFC et Cinéforom :
Du côté de la SSR, les transformations et économies en cours interviennent au moment où se prépare déjà une échéance importante : l’actuel Pacte de l’audiovisuel, doté de CHF 34 millions par année, arrive à son terme fin 2027. Fonction : Cinéma demande notamment que le prochain accord tienne compte de la hausse effective des coûts de production. L’organisation souhaite aussi protéger, dans les budgets, 7 % de frais généraux, 5 % de rémunération de la production et 5 % d’imprévus afin que ces postes cessent de servir de variables d’ajustement.
Concernant l’OFC, l’association va beaucoup plus loin en proposant notamment un doublement des moyens de l’aide sélective, une indexation automatique des aides à la production sur l’inflation et une réévaluation de la quote-part propre demandée aux producteurs. Elle réclame également davantage de prévisibilité administrative, avec des délais mesurables pour le traitement des dossiers, la contractualisation et les versements.
Ce dernier point est moins visible que les montants des subventions, mais il est déterminant pour des PME. Dans une activité où les calendriers de tournage, les contrats de coproduction et la disponibilité des équipes sont étroitement imbriqués, un retard administratif peut rapidement devenir un problème de trésorerie ou de production.
En Suisse romande, Cinéforom face à son propre effet de seuil
C’est toutefois autour de Cinéforom que le débat prend une dimension spécifiquement romande. En 2026, son budget global atteint CHF 11,2348 millions, dont CHF 4,25 millions pour l’aide sélective et CHF 5,91 millions pour le soutien complémentaire. Mais son effet amplificateur s’est réduit : le soutien complémentaire cinéma, qui représentait 70 % du financement de référence au début du dispositif, est aujourd’hui de 50 %. Selon les éléments avancés par Fonction : Cinéma, Cinéforom estime qu’un retour au niveau initial nécessiterait au minimum CHF 5 millions supplémentaires par année. L’association propose d’ouvrir la discussion autour d’une augmentation pouvant atteindre à terme CHF 6 millions supplémentaires, mobilisant cantons, villes et partenaires privés.
La comparaison avec la Suisse alémanique nourrit directement cette revendication. Fonction : Cinéma rappelle que la Zürcher Filmstiftung dispose aujourd’hui d’un financement de CHF 15 millions hors frais de fonctionnement, tandis que d’autres mécanismes régionaux existent notamment à Bâle, Berne et en Suisse centrale.
La question devient dès lors aussi celle de la compétitivité territoriale. Dans une industrie où équipes, tournages et coproductions sont mobiles, la capacité d’une région à financer des projets contribue à maintenir localement des compétences, des emplois et des sociétés capables de développer de nouvelles œuvres.
Le point de vue de Cominmag
Le signal lancé par Fonction : Cinéma est donc moins celui d’une crise ponctuelle que celui d’un possible changement de modèle. Si les œuvres continuent d’exister parce que les entreprises et les professionnels renoncent progressivement à une partie de leur rémunération, le système peut maintenir temporairement son volume de production tout en érodant l’infrastructure qui le rend possible.
Cette fragilisation dépasse par ailleurs le seul cinéma. Le marché publicitaire est lui aussi directement concerné par la santé des sociétés de production audiovisuelle. Films de marque, campagnes publicitaires, contenus digitaux ou formats destinés aux réseaux sociaux mobilisent en partie les mêmes entreprises, techniciens, réalisateurs et infrastructures que la fiction et le documentaire. Un affaiblissement durable du tissu de production risque donc de réduire les capacités disponibles, d’accélérer la perte de compétences et, à terme, de peser sur l’ensemble de la chaîne de valeur de la communication audiovisuelle en Suisse romande.