Elle évolue dans l’ombre de celui qui prenait si bien la lumière : Delphine Lelu, co-directrice du festival Visa pour l’Image de Perpignan, était le binôme de toujours de Jean-François Leroy. Ce lundi 31 août 2026, elle s’est confiée à L’Indépendant suite au décès de ce compagnon professionnel et amical qui ne cessait de la surnommer « mon bras droit… et mon bras gauche ».

Ces derniers jours, Jean-François Leroy voulait encore absolument participer à cette édition de Visa pour l’Image. Il sera finalement parti le matin de la première soirée de projection de cette 38e édition…

Il a trouvé le moyen d’être tout de même avec nous (sourire). Il savait que la maladie avait pris le dessus mais il avait à cœur d’être à Perpignan. Sur cette édition, il a travaillé de la première à la dernière décision. Même au moment où il était très affaibli. Mais il voulait être là. Je pense qu’il voulait dire au revoir à sa famille de photojournalistes. Mais aussi aux Perpignanais qui lui ont ouvert leurs portes et leurs cœurs il y a 37 ans.

Le grand public ne le sait pas, mais vous êtes le binôme de toujours de Jean-François Leroy. Quand et comment vous a-t-il ouvert son cœur, à vous ?

J’ai commencé Visa pour l’Image en 1990, la deuxième année. J’avais 17 ans. J’étais étudiante en droit et j’ai travaillé comme bénévole à l’accueil. C’est Sylvie Grumbach (attachée de presse du festival, ndlr) qui m’a prise dans son équipe. C’était un job étudiant que je reprenais chaque été. Mes études ne se sont pas passées comme je l’aurais pensé et, en 1996, j’ai demandé à Sylvie si je pouvais travailler à l’année. J’ai intégré l’agence de presse du 2e bureau. En 1999, Jean-François m’a proposé de le rejoindre pour l’aventure de Visa pour l’Image à temps plein. C’était un peu le job rêvé. Je ne pouvais même pas imaginer que l’on puisse faire ça à l’année. Après la mort de Roger Thérond (ancien directeur de la rédaction de Paris Match et mentor de Jean-François Leroy, NDLR), quand Jean-François a quitté le groupe Hachette-Philippe, il m’a proposé de m’associer avec lui. Je suis, depuis, sa collaboratrice et son associée.

Moi, j’étais les petites mains de l’ombre et, lui, il était la voix dans la lumière

Vous travailliez en binôme, c’est cela ?

Oui, que ce soit sur l’organisation de la sélection des expositions mais aussi sur le visionnage de l’ensemble des reportages, nous faisions tout ensemble. Pour cette édition, on n’a pas dérogé à la règle. Disons que, moi, j’étais les petites mains de l’ombre et, lui, il était la voix dans la lumière.

Les personnalités publiques ayant rendu hommage à Jean-François Leroy saluent la mémoire d’un homme de caractère, de conviction et de prise de position. Mais qui était le Jean-François Leroy privé, dans l’intimité de votre amitié ?

C’était une personne sensible, généreuse. Par moments, il était difficile. Mais il finissait toujours par reconnaître quand il avait tort et il savait aussi s’en excuser. Il était aussi énormément dans la transmission. Il m’a toujours appris, encadré. Quand il a senti que j’étais prête à faire des premières éditions par moi-même, il m’a donné sa confiance. La première fois, il changeait la moitié des photos. La deuxième fois, un petit peu moins. La troisième fois il me disait « ça y est, c’est parfait ». Il a aussi partagé avec moi son immense culture photojournalistique.

Quel est le mot, la pensée ou… l’image que vous retiendrez de lui ?

Il est l’âme de ce festival. C’était son bébé, sa création, ce pour quoi il vivait. Il était très fier d’avoir construit une équipe sur laquelle il pouvait se reposer et en qui il avait totale confiance. À l’année, nous ne sommes que trois – Jean-François est président de la société Images Évidence, j’en suis la directrice générale et Christine Terneau, l’ancienne assistante de Roger Thérond, assure l’administratif – mais, durant le festival, nous sommes 250. Je pense qu’aujourd’hui, la force de cette équipe, ça pourrait être son soleil. Ce qui le guidera dans cette vie de l’au-delà, s’il y en a une.

Pour toute cette profession, Perpignan est un phare en pleine mer

La société Images Évidence est mandatée pour organiser Visa pour l’Image. Jusqu’à quand ?

Nous répondons à l’appel d’offres lancé tous les trois ans. Nous sommes engagés sur les éditions 2025, 2026 et 2027. Et, nous espérons au-delà. Nous avons à cœur de faire perdurer les valeurs et l’engagement de Jean-François dans le photojournalisme. Pour toute cette profession, Perpignan est un phare en pleine mer.

Cet héritage repose sur vos épaules. Est-ce une fierté ou est-ce particulièrement lourd ?

Un peu les deux je crois. C’est lourd bien sûr mais, en même temps, c’est ce pourquoi il nous a formés au fil de ces années. Il a cru en nous pour prendre cette suite et faire perdurer cet événement. Nous avons la chance aussi d’avoir le soutien des partenaires. La Ville de Perpignan en premier lieu mais aussi Canon, qui l’est depuis 1990.

Plus personnellement, vous êtes réputée pour aimer évoluer dans l’ombre mais vous allez devoir aller dans la lumière. N’est-ce pas trop bouleversant ?

Je n’ai pas trop le choix. Je me sens fragilisée par ce qu’on traverse, mais toute l’équipe l’est. Comme je suis un peu le chef d’orchestre, je n’ai pas le droit d’abandonner et de faillir. La douleur et la tristesse font que c’est compliqué. Mais c’est ce qui va me porter aussi pour la suite car je ne peux pas le décevoir. Il faut que je sois à la hauteur.