Publié le 03/09/2026 06:00

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Portrait de l'autrice Julia Kerninon, à Paris. (DORIAN PROST)

Portrait de l’autrice Julia Kerninon, à Paris. (DORIAN PROST)

La romancière revient avec l’histoire de deux familles – les Schnabel et les Wilberforce – qui se retrouvent dix ans après les morts mystérieuses de leurs aînés, dans un subtil Meccano orchestré autour d’une vengeance diablement préparée.

Paru le 20 août aux éditions de l’Iconoclaste, La Dernière des Wilberforce de Julia Kerninon possède tous les atours du thriller psychologique bien troussé qui se lit d’une traite. L’autrice distillant au cœur de son nouveau roman un savant mélange de suspense British sur fond d’enfances saccagées et d’émancipation féminine.

Romancière à succès, Diane Schnabel organise un soir d’été une grande fête dans le splendide jardin de sa propriété juchée sur une presqu’île bretonne où elle s’est installée quelques années plus tôt avec Max, son ombrageux mari, verbicruciste réputé d’un grand quotidien. Waldo, leur fils cadet, vient d’arriver, la mine sombre. S’il conserve avec ses parents un rapport poli depuis qu’il a quitté le nid familial, revenir sur la presqu’île constitue pour lui une épreuve. L’endroit lui évoquant d’horribles souvenirs.

Longtemps, les Schnabel passaient leurs étés à l’hôtel de la plage tenu non loin de là par Eva Wilberforce, dont les filles Annabel et Olivia formaient avec Waldo et son frère aîné Adam, un quatuor rêvé de gamins inséparables. « Jumeaux Cosmiques », fratries fusionnelles encouragées par l’amitié profonde liant leurs mères Diane et Eva.

Mais l’été des 16 ans d’Annabel et Adam, la tragédie s’invite à la table familiale. Annabel est retrouvée noyée sur une plage reculée, tandis qu’Adam se suicide quarante-huit heures après la découverte du corps de l’adolescente. Qu’est-il réellement arrivé à ces enfants ? Quel secret ont-ils emporté dans la tombe ? Le soir de la fête de Diane, la famille Wilberforce fait également partie des invités. Si tout ce petit monde se retrouve comme si de rien n’était une décennie après les drames, quelque chose couve dans les allées bordées de lauriers blancs. Et les langues ne vont pas tarder à se délier…

Julia Kerninon appartient à ces autrices qui construisent depuis les premiers textes une œuvre qui place la question féminine au centre de la réflexion. De Buvard (2014, éditions du Rouergue) à Liv Maria (2022, L’Iconoclaste) en passant Sauvage (2023, L’Iconoclaste) et son essai remarqué Toucher la terre ferme (2023, L’Iconoclaste) qui décrivait sans fard l’expérience de la maternité, la romancière nantaise s’attache à « représenter les femmes comme elles sont dans la vie », disait-elle dans Le Monde, dépeignant subtilement autour d’elles la ronde des amis, des amants, des emmerdes et ce qu’il en coûte pour celles qui ne veulent renoncer à rien. N’occultant ni les failles ni les blessures avec cette façon très personnelle d’occuper le terrain à bonne distance des clichés d’héroïnes forcément puissantes, rabâchés par l’air du temps.

Son nouveau roman ne fait pas exception, reprenant, derrière le mystère entourant la mort tragique de deux adolescents, ses thèmes favoris (la maternité, les liens fraternels, l’emprise paternelle, le besoin de réparation, la responsabilité) réunis cette fois-ci dans un questionnement central : est-il possible de protéger ses enfants du mal environnant d’où qu’il vienne ? À quel moment, quand les adolescents grandissent, devient-il si compliqué de « reconnaître ce qui est implicite, et non seulement ce qui est dit », ainsi que l’écrit, en exergue du livre, le critique d’art britannique William Feaver ?

Sans vouloir divulguer les ressorts d’une intrigue menée au cordeau, ramassée en quatre chapitres donnant tour à tour la parole aux mères, aux filles et fils des deux familles en présence, on peut néanmoins en exposer les lignes fortes qui structurent ce beau roman de rentrée.

À commencer par l’épineuse question de ce que devrait être une « mère acceptable ». Dans le roman, Diane et Eva composent les deux faces d’une même médaille. Elles incarnent des femmes aux prises avec des compagnons violents ou défaillants, obligées de retrousser très haut leurs manches pour élever leurs enfants, sans sacrifier pour Diane sa carrière d’écrivain chèrement conquise et pour Eva, sa liberté de femme amoureuse. Est-on toujours censée penser à ses enfants avant tout ?

Kerninon ne tranche pas la transgressive question, mais il s’agit bien de cela quand la tragédie survient et avec elle son lot de culpabilité. Pendant ce temps-là, où regardent les pères à qui personne ne demande de comptes ? Des pères décrits suivant le motif d’une masculinité toxique qui attend toujours son aggiornamento, léguant en héritage comme une tache de naissance une violence enracinée dont seule une certaine forme de solidarité féminine pourra triompher dans un dénouement inattendu. Julia Kerninon connaît bien ses classiques…

« La Dernière des Wilberforce » de Julia Kerninon, éditions de L’Iconoclaste, 279 pages, 21,50 euros.

Couverture du livre de Julia Kerninon. (EDITIONS DE L'ICONOCLASTE)

Couverture du livre de Julia Kerninon. (EDITIONS DE L’ICONOCLASTE)

Extrait : « Dans les premiers jours du premier automne de l’après-Annabel, Magdalen était venue frapper à la porte d’Eva. Tous les traits de son visage adoucis par la tristesse, elle avait dit Il faut trouver qui a fait ça. Tu sais très bien qu’elle ne s’est pas noyée toute seule. Pas une Wilberforce. Ses yeux étincelaient de colère. Eva était épuisée, elle ne parvenait pas à réfléchir. Sans Diane pour l’aider à ordonner ses pensées, elle se sentait perdue. Elle se rappelait comment elle avait encouragé Diane à écrire, toutes ces années, comment elle lui avait juré que ça allait marcher, à la fin, qu’elle avait raison de suivre son désir. Elle se souvenait de lui avoir dit, en plongeant avec sérieux les yeux dans les siens Tu crois que parce que tu veux être une bonne écrivaine, tu ne peux pas être une bonne mère, mais je te le dis, Diane Schnabel, tu es une mère tout à fait acceptable. Est-ce qu’elle le pensait encore ? Diane. Et Adam. Adam qui s’était tué dès qu’on avait découvert le corps d’Annabel, comme un aveu qui pourtant sonnait faux. Pourquoi Adam ? Elle ne pouvait pas parler de ça avec Diane. Elle lui manquait cruellement, mais quand elle y songeait, elle ne parvenait pas à trouver une seule phrase à lui dire, une poignée de mots cohérents pour ouvrir la conversation. C’était impossible d’imaginer s’adresser à Diane sans lui demander Qu’est-ce que ton enfant a fait à mon enfant ? et c’était une phrase qu’elle n’était toujours pas prête à prononcer. Qu’est-ce que les enfants avaient fait ? Qu’est-ce qui s’était tramé, pendant qu’elle et Diane parlaient ensemble sans s’inquiéter ? Sa tristesse lui prenait toute son énergie. Elle avait laissé filer les années. » (page 218)