Dans son nouveau roman 51e : Canada 2038, Hervé Gagnon plonge les lecteurs dans un futur plausible et troublant marqué par l’annexion du Québec et d’une partie du Canada aux États-Unis. Mêlant suspense politique, enquête policière et anticipation, l’historien et romancier québécois livre une dystopie aussi captivante que dérangeante. Rencontre.

Hervé Gagnon

Martine Doyon

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M. Hervé Gagnon, comment décririez-vous l’ambiance dans laquelle s’apprêtent à plonger les lecteurs et lectrices de votre roman ?

En un mot, je dirais « anxiogène ». Ce qui effraie vraiment le lecteur est ce qui pourrait se produire si quelques conditions étaient changées. Je crois avoir créé un monde plausible dans le contexte actuel, où le 51e État est peut-être plus que la posture rhétorique d’un esprit dérangé. J’ai fait un pas de plus et je me suis demandé « la vie serait comment ? ». Le portrait est glauque et déprimant. J’ai réalisé à quel point il serait facile de nous soumettre, puis de nous effacer.

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Qu’est-ce qui vous a donné envie d’imaginer ce futur pour le Canada et d’en faire un roman ?

Ce n’est pas l’envie, mais bien la peur qui m’a motivé. Je me suis réveillé un matin avec un besoin pressant d’écrire ce roman, tout en sachant que le voyage n’aiderait pas forcément à calmer mon anxiété. Je suis historien et, de ce fait, je connais les grandes tendances qui annoncent un changement. Je sais surtout qu’historiquement, on a le plus souvent refusé de les voir. J’ai simplement appliqué la grille au présent.

Croyez-vous qu’évoquer le pire pourrait nous aider à mieux préparer l’avenir ?

L’historien répondra ici qu’il n’a jamais rencontré de cas où l’être humain a vraiment fait une telle démarche de préparation. Nous avons un talent particulier pour l’aveuglement volontaire et les neurosciences ont démontré que notre cerveau finit par s’habituer à l’inconfort et au danger. Qui sait ? Peut-être que le réalisme de 51e servira-t-il à secouer les lecteurs ? Mais une fois secoués, que pourront-ils faire ? Absolument rien. Ils seront plus lucides et tout aussi vulnérables. Nous demeurons tous à la merci des sautes d’humeur d’un prédateur instable et narcissique pour qui exister égale posséder et dominer, et nous dépendons de nos politiciens mal équipés pour éviter le pire. Au moins, écrire tout le mal que je pense de l’être aura été thérapeutique !

Quelles leçons tirer de l’histoire pour imaginer les dérives évoquées dans votre roman ?

En fait, je me suis beaucoup inspiré des premiers moments du IIIe Reich, alors qu’Hitler envahissait un territoire par-ci, un autre par-là, sans jamais déclarer la guerre. Il s’installait tout simplement, et chaque geste était juste assez modeste pour ne pas susciter trop d’indignation en Europe. C’est un peu comme ça que j’imagine Trump s’installer au Canada, au Groenland et à Cuba. Dans chaque cas, le territoire envahi n’a pas la capacité de le repousser et devra espérer le moins pire.



Foley, votre enquêteur, démontre une certaine empathie pour le FLQ, même s’il doit essayer de l’arrêter. Était-il important pour vous que votre personnage soit nuancé de la sorte ?

Absolument, car il suffira d’une ou deux générations pour que le Québec francophone oublie ce qu’il a été avant. Nous sommes déjà en position minoritaire. Il est facile d’imaginer que l’acculturation se fera à grande vitesse. Il faudrait quelques décennies à peine pour que seulement les plus vieux se souviennent encore du monde d’avant, surtout si toutes les références à ce monde ont été censurées. J’avais besoin que mon personnage soit l’un de ceux-là, qu’il soit déchiré entre sa fonction policière et sa sympathie pour la résistance, qu’il ait encore un peu le goût de se battre.

Votre roman est-il un signal d’alarme ou une exagération ?

Je l’ignore. Mais je sais, en revanche, qu’à sa sortie La Servante écarlate d’Atwood était considérée comme une simple fiction. Et nous voilà presque voisins de Gilead. Alors, disons que 51e est un avertissement.

Le polar noir 51e : Canada 2038 sera en librairie dès le 11 septembre.

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