Pendant longtemps, la boussole de la migration en Amérique latine pointait vers le nord et les Etats-Unis. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, le verrouillage des frontières et les expulsions massives, cette boussole pointe de plus en plus vers le sud.
En plus de sa politique intérieure anti-immigration, Washington exerce une pression sur plusieurs pays, comme le Nicaragua, pour qu’ils imposent des visas aux personnes en transit. Des Vénézuéliens font ainsi demi-tour via le Panama pour aller en Colombie ou pour retourner dans leur pays d’origine.
>> Lire également : Un policier de l’immigration tue un ressortissant mexicain à Houston
La route vers le nord à travers le Panama a vu une chute de 99 % des passages en 2025, selon les Nations unies. La tendance se confirme ces derniers mois, avec seulement une centaine de personnes qui ont traversé le pays dans ce sens.
Autre phénomène, les Cubains ne s’exilent plus aux Etats-Unis, mais se dirigent majoritairement vers le Brésil, où les demandes d’asile ont doublé l’an passé, atteignant un record de 42’000 demandes. Pour faire ce trajet, les Cubains prennent un avion jusqu’au Guyana – qui n’exige pas de visa –, avant de traverser clandestinement la forêt jusqu’au nord du Brésil, où ils envisagent de s’installer durablement.
En Amérique latine, l’effet Trump crée un «exil inversé» vers le Sud / Tout un monde / 6 min. / hier à 08:13 Routes dangereuses
Ces nouvelles routes migratoires, inversées, sont risquées et coûtent cher. Au Panama, les migrants, majoritairement vénézuéliens, doivent entreprendre la dangereuse traversée de la jungle du Darién, ou embarquer sur des bateaux, via des réseaux de passeurs.
« C’est quelque chose que je ne recommande à personne. D’abord, parce qu’on est en pleine mer et qu’il peut arriver n’importe quoi. Il y a des gens qui ne savent pas nager et d’autres qui savent, mais dans le désespoir, c’est horrible. A un moment donné, on a eu l’impression que le bateau allait chavirer, et on a commencé à paniquer », témoigne un Vénézuélien à l’Agence France Presse.
Même si ces nouvelles routes du nord au sud demeurent moins empruntées, les personnes en exil s’exposent aussi à des violences et à de la traite d’êtres humains. « Ces groupes sont toujours à l’affût, toujours en train d’observer, quel que soit le sens des flux migratoires », détaille dans l’émission Tout un monde Guadalupe Correa Cabrera, qui co-dirige le Centre de recherche sur les réseaux criminels transnationaux à l’Université George Mason, en Virginie.
« A ce stade, il est difficile de quantifier les risques. Pendant les années de présidence de Joe Biden, les flux étaient extrêmement importants. Ils étaient très visibles. Les itinéraires étaient connus. On pouvait donc les cartographier et les quantifier très clairement. A ce stade, le phénomène d’exil inversé n’est pas aussi significatif, en termes de chiffres. Mais à mesure qu’il va prendre de l’ampleur, ça va inciter les groupes criminels ou les autorités corrompues à mieux s’organiser encore », craint la chercheuse.
Etablissement sur la longue durée
Cette évolution des flux migratoires a des conséquences pour les pays de transit et les nouveaux pays d’accueil. Le Panama n’est plus seulement un lieu de passage. Contrairement aux migrants qui montent vers le nord, ceux qui font demi-tour arrivent souvent les poches vides, et restent bloqués sur place. Les ONG alertent sur les capacités d’accueil locales. Les services sociaux de ces pays sont débordés. Cette pression est aggravée par la suspension des fonds de coopération internationale, en particulier ceux des Etats-Unis.
La situation est assez différente au Brésil, où les Cubains qui arrivent ont le projet de s’établir durablement. L’intégration à long terme d’une nouvelle population devient un défi. « Il y a quelques années, il y a eu beaucoup d’Haïtiens qui sont venus au Brésil. C’étaient des petites villes de frontière, au milieu de la jungle de l’Amazonie et ça produisait des tensions sociales », observe Thomás Zicman de Barros, spécialiste du Brésil et chercheur au CEVIPOF, le Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris.
« Beaucoup d’entre eux finissaient par se déplacer au sud du Brésil, parfois avec des difficultés d’insertion, et finissaient dans des emplois informels. On a vu une instrumentalisation de cette situation humanitaire grave par l’extrême droite au Brésil, qui qualifiait les migrants de dangereux », pointe Thomás Zicman de Barros.
Selon l’expert, le climat politique n’est pas le même aujourd’hui vis-à-vis de l’immigration cubaine. « Je vois plutôt une tentative de l’extrême droite de mobiliser en disant que les gens qui sont en train de venir le font à cause de la politique de la gauche à Cuba. Il y a eu quelques efforts pour créer une panique morale, une tension. Mais je vois plutôt une posture générale d’accueil humain », se réjouit-il.
Pour l’économie brésilienne, il s’agit plutôt d’une opportunité. Les Cubains qui s’y établissent ont souvent réuni quelques moyens pour voyager et disposent d’une formation.
Victoire pour Donald Trump?
Le but de Donald Trump est de stopper l’immigration, en particulier illégale. Les Etats-Unis avancent que deux millions de personnes ont quitté récemment le pays de façon volontaire. Ces chiffres ne peuvent néanmoins pas être vérifiés, d’après les experts et les ONG. On sait en revanche que 600’000 personnes ont été expulsées.
>> Lire également : L’ONU s’alarme à nouveau des morts et des détentions massives liées à l’ICE aux Etats-Unis
Ce dernier chiffre n’est pas un record historique, mais la nature de ces expulsions a profondément changé. « Auparavant, les administrations américaines se contentaient d’expulser les nouveaux venus. Donald Trump, lui, fait expulser des gens qui sont déjà établis aux Etats-Unis – certes d’une façon irrégulière – depuis cinq, dix, quinze ans, voire plus dans le pays », explique Thomás Zicman de Barros. Ces départs sont une perte pour les Etats-Unis, puisque leu tissu économique risque de souffrir de ce manque de main-d’œuvre.
Ce phénomène d’exil à rebours va se poursuivre ces prochaines années sous l’effet du durcissement des politiques migratoires, selon l’Organisation internationale des migrations. L’agence prévient également que sans soutien à l’intégration ou la réintégration, une grande partie de cette population choisira de repartir, particulièrement les jeunes. Si les frontières demeurent fermées, ils se tourneront vers des routes clandestines risquées.
Sujet radio: Julie Rausis
Texte web: Antoine Schaub