Le Ciné-club universitaire fête 75 ans d’histoire
Fondé en 1951 par Claude Goretta, Alain Tanner et Jean Mohr, le Ciné-club universitaire est porté pendant une vingtaine d’années par des étudiant-es passionné-es, avant de rejoindre le giron des Activités culturelles en 1971. À l’occasion des 75 ans de son existence, un riche programme est proposé.
Claude Goretta et Alain Tanner au bord du Lac Léman en 1954, photographié par Jean Mohr. Les trois amis sont à l’initiative du Ciné-club de l’Université de Genève. Photo: Cinémathèque suisse
«Le cinéma, c’est un divertissement pour les idiots et il est scandaleux de le faire entrer à l’université.» C’est en ces termes qu’un journaliste du quotidien La Suisse réagissait à la création d’un ciné-club au sein de l’Université de Genève. Nous sommes au début des années 1950. Le cinéma est encore un art jeune, loin de la reconnaissance culturelle dont il jouit aujourd’hui. Au grand dam de l’échotier susmentionné, à une époque où les films restent difficiles d’accès, les ciné-clubs se multiplient en Suisse romande et ailleurs. Ils reçoivent l’aide de la Cinémathèque suisse, fondée en 1948 par Freddy Buache, qui leur fournit les copies et joue ainsi un rôle essentiel en contribuant à façonner un regard critique sur ce nouveau médium.
À l’Université de Genève, les «divertissements» proposés aux étudiant-es se résument alors aux sports, essentiellement le ski. Claude Goretta, étudiant en droit, défend l’idée d’une alternative pour celles et ceux «pour qui le sport n’est pas une chose primordiale». Convaincu que le cinéma a sa place dans la vie universitaire, il milite pour la création d’un ciné-club universitaire et rallie à son projet ses amis Alain Tanner et Jean Mohr. Tous trois s’imposeront comme des figures majeures du milieu artistique suisse: Goretta et Tanner en tant que réalisateurs, Mohr comme photographe.
Une affaire de passionnés
Pour sa première projection, le Ciné-club prend place au cinéma ABC. Il y montre Farrebique du réalisateur français Georges Rouquier, invité pour l’occasion à donner une conférence sur le nouveau réalisme cinématographique. Le billet coûte 1 franc pour les étudiant-es et 2 pour le reste du public. Dix jours plus tard, à l’Aula d’Uni Bastions, Georges Rouquier présente l’œuvre du documentariste américain Robert Flaherty. La soirée est gratifiée d’une critique élogieuse dans la Tribune de Genève. Lorsque paraît le menu de l’hiver 1952-1953, le journal genevois salue un «très beau programme (…) qui ne manquera pas de valoir au jeune Ciné-club universitaire la reconnaissance des amis du cinéma».
Le succès ne tarde en effet pas à s’installer, permettant à l’initiative de s’ancrer durablement. Au fil des années, d’autres cinéphiles prennent le relais, parmi lesquels plusieurs futures figures du monde artistique ou journalistique. En pleine Guerre froide, la programmation fait la part belle aux films d’Europe de l’Est avec l’ambition de «combler ce fossé qu’on faisait artificiellement exister entre l’Est et l’Ouest», comme le résumera Pierre Barde, à la tête du Ciné-club au milieu des années 1950. Au semestre d’hiver 1957-58, le collectif va plus loin en organisant, avec l’appui du Rectorat, des cours consacrés au septième art. Dans les années 1960, l’accent est mis sur la diversité: des grands succès américains aux œuvres les plus rares et inaccessibles, le public est invité à parcourir toute l’étendue de la culture cinématographique.
Naissance des Activités culturelles
En 1970, l’Université de Genève crée un poste de responsable des Activités culturelles et le confie à Annie Lefèvre, qui occupera cette fonction pendant trente ans. Au fil de ces trois décennies, elle développe une offre artistique riche et variée autour des deux activités déjà en vigueur, le Ciné-club et le Chœur de l’Université fondé en 1967. Sous son impulsion, la poésie, le théâtre, la danse, la photographie, la vidéo ou les arts numériques trouvent progressivement leur place au sein de l’institution.
Au sein du Ciné-club, Annie Lefèvre instaure une organisation qui reste en vigueur aujourd’hui. La programmation et la tenue des activités sont confiées à un comité composé d’étudiant-es et d’ancien-nes étudiant-es – l’engagement se prolongeant souvent au-delà des années d’études. Très vite, un-e membre de l’équipe des Activités culturelles vient épauler le comité dans ses tâches administratives, de la commande des copies à la promotion des séances, en passant par la coordination du comité et la rédaction des procès-verbaux. Cette répartition des rôles assure à la fois continuité et renouvellement, contribuant sans doute à la longévité du Ciné-club genevois. En 2026, celui-ci célèbre ses 75 ans d’existence (voir ci-dessus), ce qui en fait le plus ancien ciné-club universitaire encore actif de Suisse.
Les générations se succèdent
Au fil des décennies, le rapport des membres du comité au cinéma évolue. Si les années 1980-2000 sont marquées par une approche cinéphile et intellectuelle, nourrie notamment par les revues spécialisées, les générations suivantes entretiennent un rapport plus ouvert et diversifié au septième art. Le comité du Ciné-club sert également de creuset dont émergent des personnalités qui contribuent à façonner le paysage culturel genevois. Plusieurs de ses membres ont ainsi participé, entre autres, à l’avènement du Festival international du film de Genève (GIFF), du Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève (FIFDH) ou encore de Swiss Films, l’agence de promotion du cinéma suisse, basée à Genève.
Aujourd’hui, à l’heure des plateformes de streaming, la mission du Ciné-club demeure. «Pour chaque cycle, au moins un film est difficile, voire impossible, à trouver, souligne Michael Aung Kyaw, chargé du Ciné-club à la Division de la formation et des étudiant-es de l’UNIGE. Notre objectif est de continuer à faire découvrir le cinéma et sa culture dans toute sa diversité, tout en donnant accès à des œuvres plus rares.» En juillet 2024, des travaux de rénovation ont débuté à l’Auditorium Arditi, les projections se sont alors déplacées aux Cinémas du Grütli, devenus partenaires du Ciné-club. Trois cycles thématiques y sont proposés chaque année, soit une trentaine de séances, auxquelles les étudiant-es en cinéma peuvent assister gratuitement.