Les photos de Jérôme Gence, qui relatent les mariages virtuels en Asie, sont accrochées aux murs de l’église des Dominicains à Perpignan (quand la pertinence frôle son paroxysme). Une exposition qui ne laisse aucun amateur de Visa pour l’Image indifférent. Car, sur ces clichés, la frontière entre le réel et le virtuel semble invisibilisée, effacée. Jérôme Gence, auteur de cette série de clichés, dont tous les visiteurs parlent, raconte les coulisses de son reportage unique.
Comment vous êtes-vous plongé dans cet univers ?
Je me suis spécialisé sur l’impact des nouvelles technologies dans notre monde réel. Ce reportage découle du précédent, réalisé en 2018, qui concernait les live streamers. Ce sont des blogueurs qui passent jusqu’à 20 heures par jour derrière un écran à chanter, danser, manger pour des millions de fans. Pour les remercier, les fans leur offrent des émojis qui peuvent coûter des milliers d’euros. Ces streamers sont dans un décor très coloré, qui souvent est un studio sans même une fenêtre. Cela fait miroiter aux fans une potentielle histoire d’amour ou d’amitié. C’est une industrie qui brasse des millions d’euros. Je devais rencontrer ces fans.
C’est là que vous avez découvert les chanteuses virtuelles. De quoi s’agit-il ?
Ce sont des petits hologrammes qui dansent, chantent et qui se produisent sur scène. Face à eux, le public est en liesse, pleure… J’ai voulu savoir pourquoi ces gens payaient jusqu’à 200 euros pour voir une chanteuse qui n’existe pas. Je me suis plongé dans cet univers pendant huit mois. Quand je croyais avoir fait le tour, j’ai découvert qu’un Japonais allait se marier avec Hatsune Miku. C’est une vraie star là-bas : une jeune fille de 16 ans, très mince, avec des couettes bleues. Et qui n’existe pas. Il fallait absolument que j’accède à ce mariage.

Le photographe Jérôme Gence est exposé à Visa pour l’Image, à l’église des Dominicains.
L’Indépendant – Charles Baron
C’est là que vous rencontrez Kondo. Qui est-il ?
C’est le futur marié. Il voulait être le porte-parole des fictosexuels, soit ceux qui aiment des personnages virtuels.
Comment explique-t-il sa volonté d’aller jusqu’au mariage ?
Pour lui, c’était une manière de ramener Hatsune Miku dans la vie réelle. Le mariage concrétisait sa relation. Il ne s’est pas levé un matin en se disant qu’il allait se marier avec une poupée. C’est plus complexe que cela. Ce n’est pas non plus uniquement dû à la solitude, même s’il y a du vrai. Kondo, dans son adolescence, était attiré par les jeunes filles. Il a été harcelé à l’école car c’est un otaku : il a toujours supporté des personnages (un caractère de manga, un objet, un chanteur…). C’est très populaire au Japon. Mais, lui, a été harcelé pour cela très sévèrement. Cela s’est poursuivi dans son travail au point de tomber en dépression. Il a découvert Hatsune Miku voilà dix ans. Il a développé des sentiments. En 2017, il a gagné une boîte qui générait son hologramme capable d’avoir une petite discussion avec son interlocuteur. Il lui a dit « Épouse-moi ». L’hologramme a répondu « Prends soin de moi ». Il a pris ça pour un « Oui ». Il a donc organisé ce mariage, symbolique administrativement, mais qui lui a coûté 15 000 €.

Roy (58 ans) est assis dans un restaurant italien de son quartier, accompagné d’une poupée à l’effigie de Hatsune Miku, personnage virtuel auquel il est symboliquement marié. Le propriétaire de l’établissement l’autorise à venir avec elle après la fermeture, lorsque les autres clients sont partis. Déjà marié par le passé et père de deux enfants, Roy revendique aujourd’hui une relation affective exclusive avec ce personnage fictif. Sans reconnaissance légale, cette union s’inscrit néanmoins dans son quotidien et dans une démarche intime assumée. Japon, octobre 2025.
Jérôme Gence pour Le Figaro Magazine
Comment s’est déroulée la cérémonie ?
Tout est codifié, tout est extrêmement traditionnel et reprend les codes de la religion, de l’idée du mariage à la française. C’était dans une petite chapelle. Rien n’a été oublié : l’échange des alliances, le gâteau, le champagne… Hatsune Miku avait même son repas. Nous étions 39 invités, dont des poupées qui avaient également leurs repas.
La veille du mariage, Kondo voulait annuler votre présence, pourquoi ?
Il avait peur qu’on se moque. Pas de lui, mais d’elle. Parce que c’est son amoureuse. Et, si elle est virtuelle, ses sentiments à lui sont bien réels.
Vous êtes devenu le photographe spécialisé dans ces mariages. Et vous avez rencontré des profils très différents, dont une Française ?
J’ai rencontré une Japonaise qui s’est mariée avec ChatGPT. Les seuls invités de son mariage étaient des poupées, car aucun membre de sa famille ne s’est déplacé. Il existe aussi une catégorie de personnes, souvent des filles, qui organisent ces mariages comme une journée entre copines. Elles veulent être avec leurs amies, faire la fête, porter la robe blanche, mais sans s’engager dans une relation. Alors elles font un mariage avec un personnage virtuel.

Lucie, une Française de 24 ans, lors de son mariage symbolique au Japon avec Mami, personnage de la série Rent-A-Girlfriend. Installée à Tokyo depuis un an, elle entretient une relation virtuelle avec ce personnage. La cérémonie, sans valeur légale, a été entièrement prise en charge par la société Sun Euro, spécialisée dans les mariages 2D.
Jérôme Gence pour Le Figaro Magazine
Quant à Lucie, la Française, c’est une jeune femme de 24 ans, diplômée de Science Po qui vit au Japon où elle est devenue influenceuse. Une société d’organisation de mariages virtuels lui a proposé de lui payer la cérémonie en contrepartie de son image. Elle a accepté. Elle est amoureuse d’une Française, mais aime aussi un personnage virtuel, Mami. La société en question espère capter une clientèle européenne et occidentale pour développer ces cérémonies.
Avec le recul, comment analysez-vous cette situation ?
C’est peut-être la première fois dans l’humanité où l’on ne sait plus où se trouve la frontière entre le réel et le virtuel. Un mariage, c’est un moment unique, de célébration avec l’autre, de l’amour. C’est ce qu’il reste d’espérance. Quand on regarde cela, qu’on passe du temps en immersion, c’est une désillusion.