Les médiamaticiens sont des généralistes à l'aise en informatique, en multimédia, en marketing et en communication.Les médiamaticiens sont des généralistes à l’aise en informatique, en multimédia, en marketing et en communication.Getty Images/Maskot

Le vendredi 14 août, à 15h59, un mail est tombé dans la boîte de 28 apprentis genevois en médiamatique et en développement de business numérique. Lorsqu’ils l’ont ouvert, le sol s’est sans doute dérobé sous leurs pieds: ils se retrouvaient dépourvus de formation, à trois jours de la rentrée. Tous partageaient un point commun: ils avaient signé un contrat d’apprentissage avec l’association 3Sheds.

La mauvaise nouvelle émanait de l’Office pour l’orientation, la formation professionnelle et continue (OFPC) genevois. Il les informait que «l’Assemblée générale de 3Sheds Genève a décidé d’engager une procédure de cessation d’activité. Dans ce contexte, l’OFPC se voit contraint de retirer à l’entreprise son autorisation de former.»

Médiamaticien, c’est quoi?

Un médiamaticien possède des compétences en informatique, en multimédia, en marketing et en communication. Il conçoit des sites web, des affiches, des flyers, des vidéos, des animations. Il gère les réseaux sociaux, mène des actions marketing et collabore avec le secteur administratif d’une entreprise.

Voilà les apprentis dans les limbes. L’OFPC leur explique avoir sollicité diverses entreprises formatrices du canton susceptibles de créer des postes, en vain. Seule solution offerte, très partielle: l’OFPC lui-même a ouvert trois places d’apprentissage, auxquelles les naufragés peuvent postuler. Ceux qui ne seront pas retenus devront se contenter de cette promesse: «L’OFPC poursuivra activement la recherche de solutions avec vous».

3Sheds interdite de recruter des apprentis

Olivier Poletti, qui dirige l’association 3Sheds Genève, explique que «le facteur principal» ayant conduit l’entité à «envisager une cessation d’activité est l’interdiction de recruter des apprentis de première année pour la rentrée 2026/2027». Il n’en explique pas la raison, arguant qu’elle ne lui a jamais été notifiée «sous la forme d’une décision écrite motivée indiquant les voies de recours». À cela s’ajoute «une situation économique délicate».

Selon le Département de l’instruction publique, les raisons de cette interdiction d’engager de nouveaux apprentis sont les suivantes: «des difficultés constatées dans le fonctionnement de 3Sheds et dans les conditions de formation». La mesure «visait à ne pas exposer de nouveaux jeunes à une situation de formation qui présentait déjà des difficultés et à préserver la qualité de leur formation». En revanche, rien n’obligeait 3Sheds à cesser son activité, affirme le DIP.

Une filière forte de 114 apprentis

À la rentrée 2026/2027, Genève comptait 96 apprentis médiamaticiens (seize sous contrat avec 3Sheds) et 18 apprentis développeurs en business numérique DBN (12 avec 3Sheds), toutes années confondues. Ils sont intégrés à 43 entreprises formatrices en médiamatique, et à six entreprises formatrices DBN.

3Sheds rencontre aussi des soucis économiques dans le canton de Vaud, où une autre débâcle est en cours (lire l’encadré). La formation d’une cinquantaine d’apprentis médiamaticiens y est menacée, comme l’a révélé «L’impertinent». En toile de fond, cette fois, l’association 3Sheds Vaud – «une entité juridique distincte» de sa cousine genevoise, insiste fortement Olivier Poletti.

Alors que le canton de Vaud dit avoir scruté «au cours des derniers mois» l’activité de 3Sheds, le DIP genevois, lui, indique que «les premières difficultés ont été remontées à l’OFPC au mois de mars 2026. Dès lors, l’office a pris plusieurs mesures afin de préserver autant que possible les parcours de formation des jeunes engagés au sein de 3Sheds.»

Le pôle de formation professionnelle Spark, dans la zone industrielle de Plan-les-Ouates, abrite le centre de formation de 3Sheds, ainsi que de très nombreux autres acteurs et apprentis.Le pôle de formation professionnelle Spark, dans la zone industrielle de Plan-les-Ouates, abrite le centre de formation de 3Sheds, ainsi que de très nombreux autres acteurs et apprentis.Google

Formation critiquée mais CFC réussis

Les raisons exactes de cette double déroute sont ardues à isoler. «L’impertinent» a récolté plusieurs témoignages d’apprentis des deux cantons jugeant la formation dispensée par 3Sheds bancale, car largement basée sur l’apprentissage par les pairs (les apprentis les plus anciens transmettent leurs connaissances aux plus jeunes) et les tutos YouTube. Olivier Poletti défend son modèle pédagogique et balaie les critiques. Il souligne «l’absence d’échec au CFC parmi les candidats» formés par 3Sheds Vaud et Genève «au cours des dix dernières années», évoquant «plus de 350 jeunes ayant obtenu leur premier titre professionnel au sein de nos associations». Sur ce point, le DIP confirme que «les personnes qui ont obtenu leur CFC jusqu’à présent ont satisfait aux exigences fixées au niveau fédéral. Leur parcours de formation et les compétences acquises ne sont donc pas remis en question.»

Mi-août, le canton de Vaud indiquait à «L’impertinent» avoir trouvé des solutions ou être en train d’en identifier pour une vingtaine des cinquante apprentis concernés. Mardi, le DIP genevois déclarait que seuls deux des 28 apprentis que 3Sheds n’a plus le droit de former avaient à ce jour retrouvé une entreprise formatrice.

Vaud a tranché dans le vif

L’État de Vaud a dénoncé mi-juin la convention le liant à la faîtière des médiamaticiens romands (ICT-MR), qui gère les cours interentreprises. Leur exécution a été déléguée à «Cyberyades Sarl et l’Association 3Sheds», stipule le courrier du canton. Ce dernier a examiné «la situation découlant des difficultés rencontrées» par 3Sheds. Il en conclut que «des risques significatifs» pèsent sur sa «capacité à assurer durablement» cette formation. Olivier Poletti, lui, juge cette appréciation sans objet: il conteste que 3Sheds ait été un prestataire de la faîtière, invoquant «une confusion administrative majeure» – l’État, lui, maintient sa position, documents de la faîtière à l’appui.

Jérôme Faas

Jérôme Faas (jef), né en 1976, est journaliste et responsable adjoint de la rubrique Régions de 20 Minutes, titre qu’il a rejoint en 2012.