Les trois sœurs accusent leur père d’avoir fait régner un climat de peur et affirment avoir été frappées. (image d’illustration)Getty Images/iStockphoto
«Il a redémarré la voiture en me laissant seule sur une aire d’autoroute pendant trois à cinq minutes. Pour moi, c’était un moment interminable. J’avais cinq ans. Depuis, j’ai peur de l’abandon.» À seize ans, Lucie* parle de son père, Éric*, en l’appelant désormais «le prévenu». Jeudi, devant le tribunal, l’adolescente a livré un témoignage posé, mais marqué par une souffrance ancienne.
Ses deux sœurs, Zoé* et Cécile*, aujourd’hui âgées de 19 et 18 ans, décrivent, elles aussi, un climat familial dominé par la peur, les cris et les gestes violents. Toutes trois affirment avoir subi des coups lorsqu’elles étaient mineures. «Je ne voulais pas sortir de la salle de bains. Il est entré et m’a frappée au visage. J’avais des bagues aux dents. Je me suis mise à saigner», a témoigné Zoé.
Exposée à une photo pornographique de son père
Dans la salle d’audience, le contraste est saisissant entre ces trois jeunes femmes calmes, mesurées dans leurs déclarations, et la gravité des faits qu’elles relatent. La ressemblance physique avec leur père, universitaire jouissant d’une certaine notoriété dans son domaine d’activité, est frappante. Elle l’est au point que Lucie aurait réussi à déverrouiller le téléphone d’Éric, grâce à la reconnaissance faciale et au code qu’Éric lui aurait transmis. Ce qu’elle y a découvert la hante encore: une photo de son père nu dans une situation des plus scabreuses.
«Quinze ans de violences avant le mariage et quinze autres années de violences durant le mariage»
La mère des trois jeunes femmes et ex-épouse de l’accusé
Pour l’accusation et les parties plaignantes, ces éléments ne relèvent pas d’épisodes isolés, mais d’un fonctionnement familial durablement destructeur. Chantal*, la maman, a résumé sa relation avec Éric en «quinze ans de violences avant le mariage et quinze autres années de violences durant le mariage». Son avocat, Me Philippe Oguey, a décrit un homme exerçant une domination constante sur son foyer. «Il s’est comporté en tyran domestique. Il manipulait sa femme et frappait leurs filles jusqu’à les faire saigner. Il a mis en place une relation d’emprise», a-t-il plaidé. Selon lui, les violences physiques alléguées s’inscrivent dans un contexte plus large de rabaissements, de culpabilisation et de pression psychologique.
Développement psychique en péril
Me Michaël Geiger, conseil des trois filles, a abondé dans le même sens. Il a soutenu que le développement psychique de Lucie, Zoé et Cécile a été «mis en danger» par le comportement d’Éric. Les jeunes femmes, toutes suivies sur le plan psy, décrivent un père capable, selon elles, d’alterner gestes brutaux, insultes et propos culpabilisants. Le dossier évoque également l’exposition de Lucie à plusieurs contenus pornographiques sur le téléphone paternel.
La plus jeune des filles aurait été confrontée à des contenus pornographiques sur le téléphone de son père. (image d’illustration)Getty Images
«Instrumentalisation de la justice»
La défense rejette fermement cette lecture. Pour Me Raphael Brochellaz, avocat d’Éric, ce procès est avant tout le produit d’une «instrumentalisation de la justice dans le cadre d’un conflit conjugal avec des filles mineures qui ont fait front commun avec leur maman». Il a insisté sur le contexte de séparation, estimant que les accusations doivent être examinées avec une grande prudence.
«C’est un catalogue de reproches pour peindre mon client en tyran domestique»
Me Raphael Brochellaz, avocat du prévenu
L’avocat a aussi critiqué la construction du dossier pénal. Selon lui, l’acte d’accusation manque de précision. «C’est un catalogue de reproches pour peindre mon client en tyran domestique», a-t-il lancé devant le tribunal. Concernant les images pornographiques, la défense a relevé qu’elles auraient été visionnées alors qu’Éric dormait, et non montrées volontairement. Me Brochellaz a demandé l’acquittement complet de son client.
Absente des débats, la procureure avait requis neuf mois de prison, assortis d’un sursis de trois ans, ainsi qu’une amende de 5000 francs, à titre de sanction immédiate et contraventionnelle. Le Tribunal rendra son verdict par écrit aux parties, ces prochains jours.
* Prénoms d’emprunt
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