« Je suis une obsédée du sourcil. » Simone Rinieri-Grimaldi le dit en riant, mais elle est parfaitement sérieuse. Dans son univers, le sourcil n’est pas un détail. Il encadre le visage, donne sa forme au regard, participe à ce que l’on reconnaît de soi dans le miroir : « Le sourcil change une vie. Le regard, c’est ce qu’il y a de plus important. »

L’esthétique, Simone est tombée dedans presque malgré elle. Sa mère avait créé à Corte le premier salon d’esthétique. Elle aurait pu reprendre le flambeau sans réfléchir. Elle choisit pourtant de partir à Nice, de se former, d’apprendre le maquillage, le conseil en image, puis le maquillage permanent. Elle cherche alors quelque chose de plus précis, de plus créatif, qui lui permette de « s’exprimer davantage ».

Elle ne sait pas encore que ce savoir-faire va l’emmener bien plus loin qu’un institut de beauté. Un jour, des femmes atteintes de cancer arrivent dans son fauteuil. Elles ont perdu leurs cheveux, leurs cils, leurs sourcils. Sur leur visage, la maladie est devenue visible. Simone leur redessine les sourcils. Et elles commencent à lui parler : « Elles me disaient qu’elles avaient d’autres problèmes, de peau, de muqueuses… Mais je ne savais même pas quoi leur répondre. »

Alors elle écoute. Une fois. Puis une autre. Les questions dépassent les sourcils. Elles parlent du corps qui change, de l’intimité, de la sexualité, de l’argent, de ce que l’on ne dit pas forcément à ses proches. Simone comprend qu’elle ne peut pas tout régler. Mais qu’elle peut essayer de ne laisser personne seule avec ces questions. En 2012, elle crée Belles et Battantes.

« On n’est pas aujourd’hui une femme et demain malade » 

À travers cette association, elle imagine une « chaîne rose », un réseau de professionnels capables d’intervenir là où le parcours médical ne suffit plus : diététiciennes, nutritionnistes, ostéopathes, réflexologues, sexologues… Le principe tient en une phrase, qu’elle répète comme une conviction : « On n’est pas aujourd’hui une femme et demain malade, on est aussi une femme quand on est malade. »

Dans son salon, ses « Girls », comme elle aime les appeler, viennent parler autant qu’elles viennent se faire pigmenter. La première rencontre commence souvent par un échange. Puis elle prend un crayon. Elle dessine un sourcil sur le visage nu. Elle montre la forme, explique, ajuste. Il ne s’agit pas seulement de retrouver deux lignes au-dessus des yeux. Il faut réapprendre à se regarder. « Le plus dur, quand on n’a pas de cheveux, de sourcils, c’est vraiment de soutenir le regard de l’autre », poursuit Simone. 

Alors elle transforme le rendez-vous en parenthèse. Elle apprend à maquiller une peau devenue très sèche, à recréer un regard lorsque les cils ont disparu. Elle cherche des astuces, teste des techniques. Les femmes participent, apprennent avec elle. Elle voudrait même créer des « soins roses » chez les esthéticiennes, avec des produits adaptés aux peaux fragilisées par les traitements et proposés gratuitement.

Le corps après le cancer

Et puis il y a les seins. Lorsqu’elle évoque la pigmentation des aréoles après une mastectomie, son ton se fait plus grave : « C’est très particulier pour moi. Ça me touche vraiment profondément. » Elle a vu des femmes mutilées. Elle sait que les techniques de reconstruction ont progressé, mais elle sait aussi qu’une reconstruction n’est pas toujours souhaitée. Elle se souvient d’une femme ayant subi une double mastectomie et qui avait choisi de ne pas se faire reconstruire. Elle voulait seulement retrouver des aréoles. Simone a dessiné, observé, cherché la bonne couleur, le bon relief. Deux à trois heures pour une première pigmentation. Puis une seconde séance, lorsque les pigments ont éclairci, pour apporter les derniers détails.

Et puis vient le moment où elles découvrent le résultat : « Ça y est ! ». Quelques mots. Mais pour Simone, ils disent tout. « C’est comme si elles avaient fini le parcours. Elles ont retrouvé leur féminité et on arrive à la fin du voyage. » 

Simone ne compte plus vraiment les femmes qui sont passées sur sa table. Une cinquantaine, peut-être. « Des dizaines, c’est certain. » Elle se souvient surtout de leurs histoires, des conversations, de tout ce qui se dit dans le calme d’un rendez-vous. Et elle reconnaît quelque chose d’inattendu : à force de vouloir les aider, elle s’est mise à apprendre d’elles.

Avec ses « Girls », ce qui compte désormais pour Simone tient parfois à un sourcil, un regard, deux aréoles redessinées sur une poitrine meurtrie. Derrière le pigment, elle cherche toujours la même chose : aider ces femmes à retrouver un peu de ce que la maladie a tenté de leur enlever. À Ajaccio, Bastia, Corte et Calvi, Simone continue de les recevoir. Elle écoute, dessine, pigmente, oriente… et recommence.