En ce début septembre, Genève a encore des airs d’été. Le soleil cogne sur les quais, les terrasses ne désemplissent pas et quelques nageurs s’offrent quelques brasses dans le Léman. Sur les hauteurs, la pelouse du Musée Ariana s’est couverte de transats, de tables et d’étranges structures métalliques. Concerts et performances s’y succèdent. À deux pas du Palais des Nations, La Bâtie a pris ses quartiers pour trois semaines.

Le Béaba, nouveau point de ralliement du festival, donne le ton. Spectacles et rendez-vous gratuits investissent le musée et la pelouse, les publics se croisent, les soirées se prolongent autour d’un verre ou d’une discussion. Il fait bon vivre loin du brouhaha du centre-ville. Stéphane Malfettes veut faire circuler artistes et spectateurs et retrouver le goût de la fête. Pour ses cinquante ans, La Bâtie change d’air sans perdre celui de l’ailleurs.

La Suisse romande côté plateau

Such a Devoted Bunch de Ruth Childs & Cécile Bouffard © Marie Magnin

La première semaine avait donné le ton. La Demande d’asile de Nicolas Barry plongeait dans les contradictions d’une Europe qui accueille autant qu’elle rejette. Avec Joyaux lourdement sous-estimés, présenté cette été à Avignon dans le cadre de la Sélection Suisse, Bast Hippocrate et son acolyte troublaient les perceptions dans un duo masculin d’une sensualité aussi charnelle que brutale. Avec Panique !, Clédat & Petitpierre réveillaient le dieu Pan sous les traits d’un Olivier Martin-Salvan ébouriffant. Poilu, ventru, barbu, cornu, mi-homme mi-bouc, le comédien trônait sur son rocher doré, ruminait, chassait des mouches imaginaires et laissait peu à peu apparaître, derrière la bête, un faune solitaire d’une étonnante délicatesse. Une fantaisie mythologique, irrévérencieuse et réjouissante.

La deuxième semaine fait davantage de place à la création romande. Une dizaine de productions sont à l’affiche et, pendant trois jours, les chemins se croisent du Grütli au Poche, de la Cité Bleue à la Maison Saint-Gervais, en passant par le Théâtre de l’Orangerie. Danse, théâtre et musique composent un paysage éclectique et contrasté. Certaines pièces emportent immédiatement, d’autres résistent ou semblent chercher encore leur forme. Les univers se succèdent, convainquent plus ou moins, et quelques artistes donnent déjà envie de connaître la suite.

Lubbies & obsessions enfantines

Premier arrêt au Pavillon ADC. La chorégraphe Ruth Childs et la plasticienne Cécile Bouffard y présentent Such a Devoted Bunch. Depuis 2021, les deux artistes mêlent leurs pratiques, la danse pour l’une, la sculpture pour l’autre, au sein du projet Delicate People. Ici encore, corps et objets avancent de concert. Tandis que le public prend place tout autour d’elles, dans un dispositif quadrifrontal, Cosima Grand, Marta Capaccioli et Mona Felah sont déjà à l’œuvre. Accroupies devant un puzzle, elles en trient méthodiquement les pièces par couleur. Le geste se répète, presque obsessionnel. Bientôt, chacune suit le fil d’une manie, d’une lubie d’enfance. Faire et refaire les mêmes mouvements, transformer de grands mouchoirs blancs en balles, viser une coupe, se laisser happer par une ritournelle.

Sans un mot, les trois performeuses retrouvent quelque chose de ces gestes que l’on répète pour soi, sans se soucier du regard des autres, et des histoires que l’on se raconte jusqu’à fabriquer son propre monde. Une facétie traverse l’ensemble, portée par la précision et la complicité des interprètes. Mais à force de pousser ces rituels du côté de l’abstraction, la pièce devient plus cérébrale et finit par tenir à distance. Le final, plus libre et presque folklorique, desserre enfin le dispositif. Très plastique, cette nouvelle création du duo Childs-Bouffard reste une proposition maîtrisée qui donne parfois davantage à penser et à creuser des lignes pas toujours perceptibles qu’à éprouver.

Les morts ont la parole

Au Grand Passage d’Aurélia Lüscher © Jean-Louis Fernandez

Aux Scènes du Grütli, Aurélia Lüscher a rendez-vous avec sa grand-mère. Seul problème, Juliette est morte. Dans Au Grand Passage (les mort·es se logent partout), deuxième volet d’une trilogie amorcée par Les Corps incorruptibles, la comédienne genevoise convoque le fantôme de cette aïeule dont elle aurait bien besoin des conseils, notamment pour remettre un peu d’ordre dans sa vie amoureuse.

Juliette travaillait au Grand Passage et a laissé dans la maison familiale des meubles peints qui ont accompagné l’enfance de sa petite-fille. Les voilà sur scène, prêts à reprendre vie. Les portes grincent, les objets bougent, les spectres rôdent. Aurélia bricole un spiritisme de théâtre, avec ce qu’il faut de Grand-Guignol pour faire de l’horreur un formidable terrain de jeu.

Gourous, médiums et stages de développement personnel passent à la moulinette. Aurélia Lüscher possède un art réjouissant du décalage. Elle bifurque sans prévenir, de Grace Kelly, idole de Juliette, à la princesse Stéphanie, qu’elle trouve terriblement sexy dans son emblématique maillot rayé et tout à fait à son goût. Givrée, fragile, imprévisible, l’artiste, épaulée par sa complice Céline Nidegger, embarque la salle. À trop multiplier les pistes et à flirter avec les codes du one-woman-show, qui ne sont pas vraiment son terrain, le spectacle finit pourtant par s’éparpiller. Le faux stand-up retombe comme un soufflé mal cuit et certaines transitions peinent à trouver leur enchaînement. En resserrant la matière, Aurélia Lüscher retrouverait ce qui fait sa force, cette présence lumineuse, décalée et singulière, capable à elle seule de faire basculer le réel.

« Tradwife » cherche mari

Au Théâtre Le Poche, changement radical d’ambiance. Eve Aouizerate entre en scène avec une décision irrévocable à annoncer. Sortie de la Manufacture depuis moins de deux ans, la comédienne veut déjà tourner le dos au métier pour devenir femme au foyer. Façon épouse modèle des années 1950. Reste un détail de taille, trouver un mari.

Vous avez les mêmes 38 ? d’Éve Aouizerate, Mathilde Lyon et Dylan Poletti © Carole Parodi

Dans Vous avez les mêmes en 38 ?, elle part donc à sa recherche parmi les spectateurs. Elle scrute les rangs, interpelle, drague, provoque et teste les candidats. La mécanique de la « tradwife » ne tarde pas à se gripper. À travers cette jeune femme décidée à embrasser volontairement un modèle sexiste et patriarcal, Eve Aouizerate s’attaque au retour des discours masculinistes et à une vision du couple qui remet en circulation des rôles que l’on pensait relégués au passé.

L’interprète fonce sans filet. Elle joue avec le public et déploie une énergie qui déborde largement le dispositif. À force de pousser certaines situations, le trait devient lourd et l’humour chausse parfois de gros sabots, jusqu’à perdre de son mordant.

Le texte, coécrit avec Mathilde Lyon et Dylan Poletti, tient moins bien la distance. Certains sujets ont déjà beaucoup circulé et la mécanique du stand-up finit par peser. Un regard dramaturgique extérieur permettrait de tailler dans la matière et d’éviter quelques facilités. Eve Aouizerate, elle, possède déjà une présence, un culot et une liberté qui donnent envie de la revoir. Une artiste à suivre.

Grandir ? Pourquoi faire

Neverland de Julien Chavaz & Christoph Clausen © Sébastien Moritz

À la Cité Bleue, Peter Pan vit dans un hôpital psychiatrique et a perdu les couleurs vives du dessin animé de Disney. Avec Neverland, la compositrice Sarah Nemtsov et le metteur en scène Julien Chavaz retournent à la noirceur de J. M. Barrie. Ici, refuser de grandir n’a plus grand-chose d’un rêve. Cela ressemble plutôt à une condamnation.

Porté par l’Ensemble Contrechamps, ce théâtre musical presque sans paroles avance par gestes, images et sons. Wendy se dédouble entre l’enfant qu’elle était et la vieille femme qu’elle est devenu. La fée Clochette se rêve ballerine, mais son corps d’homme semble l’assigner à un autre rôle. Dans ce qui ressemble au hall d’un hôpital, les gestes répétitifs règlent le temps autant qu’ils disent l’enfermement. Peu à peu, tout se dérègle. Les rêves enfouis débordent, les corps sortent du cadre et échappent un instant à l’ordre médical et médicamenteux qui tente de les contenir. La partition de Sarah Nemtsov mêle acoustique et électronique jusqu’à brouiller leurs frontières.

Visuellement, Neverland ne manque pas d’allure. Les images s’imposent, la musique installe un trouble persistant et plusieurs trouvailles chorégraphiques séduisent. Le spectacle se laisse cependant griser par ses propres inventions. Certains motifs s’étirent, se répètent et finissent par perdre leur étrangeté. La durée dilue alors ce que la proposition avait de plus troublant. Plus resserrée, cette relecture de Peter Pan n’en serait que plus vénéneuse.

La nuit sur l’herbe

© Sébastien Moritz

Entre deux spectacles, ou après une journée bien remplie, retour sur la pelouse du Musée Ariana. C’est ici que le changement impulsé par Stéphane Malfettes se voit le mieux. Le Béaba, point de ralliement du festival, change de visage au fil des heures.

Au centre, Crescendo, la sculpture monumentale de Julian Vogel, déjà présenté par Stéphane Malfettes, quand il était encore directeur des Subs à Lyon,  mêlant métal et céramique, s’anime au gré des numéros de cirque. Le grand hall du musée accueille des spectacles, une autre scène se cache derrière le bâtiment. Tables de pique-nique et transats occupent la pelouse. Beaucoup de rendez-vous sont gratuits. Certains viennent pour un spectacle, d’autres pour un concert ou simplement boire un verre. Le soleil descend, la musique prend le relais et la soirée commence.

La suite reste à écrire

La Bâtie est loin d’avoir livré toutes ses cartes. Christos Papadopoulos présente dans quelques jours sa pièce pulsative, My Fierce Ignorant Step. En hommage à Robert Wilson, disparu en 2025, le festival reprend son PESSOA – Since I’ve Been Me et projette La Révolution du regard. Les Brésiliens Davi Pontes et Wallace Ferreira mettent les corps à l’épreuve dans les trois volets de Repertório, tandis que Léo Lérus fait résonner le gwoka avec Gounouj in situ. À Nyon, Juliette Navis poursuit à l’Usine à Gaz sa trilogie autour de l’argent, de la mort et du sexe.

De quoi nourrir une dernière semaine avant de refermer cette cinquantième édition et de mesurer pleinement le premier cru de Stéphane Malfettes. En plaçant au cœur de son projet la fête, la création romande et le dialogue avec les artistes venus d’ailleurs, le nouveau directeur reprend le flambeau et ouvre un nouveau chapitre. À cinquante ans, La Bâtie ne manque décidément pas de souffle.

La Bâtie – Festival de Genève
du 25 août au 13 septembre 2026

Such a Devoted Bunch de Ruth Childs & Cécile Bouffard
Pavillon ADC
du 1er au 5 septembre 2026
durée 1h

Tournée
19 au 21 novembre 2026 à l’Atelier de Paris / CDCN, présenté dans le cadre de la Swiss Dance Week et en coréalisation avec le Festival d’Automne à Paris
Courant mars 2027 à l’Arsenic – Centre d’art scénique contemporain

Concept de Ruth Childs & Cécile Bouffard
Chorégraphie (en collaboration avec les danseuses) de Ruth Childs
Danse/performance – Marta Capaccioli, Cosima Grand & Mona Felah
Scénographie, sculptures, et costumes de Cécile Bouffard
Création lumière de Joana Oliveira
Création sonore de Stéphane Vecchione
Réalisation costumes de Coralie Chauvin
Oeil extérieur – Bryan Campbell
Direction technique de Rodolphe Martin

Au Grand Passage (les mort·es se logent partout) d’Aurélia Lüscher
Pavillon ADC
du 3 au 6 septembre 2026
durée 1h20

Tournée
18 au 19 novembre 2026 au Théâtre de Châtillon (92)
Le 8 janvier 2027 à La Comédie de Clermont, Clermont-Ferrand (63), dans le cadre du festival Transforme.
24 au 27 mars 2026 aux Subs – Lyon (69), dans le cadre du festival Transforme
Du 21 au 22 mai 2027 au Théâtre National de Bretagne (TNB) (35), dans le cadre du festival Transforme

Conception, écriture, jeu, scénographie d’Aurélia Lüscher
Expertise scientifique et collaboration de Magali Molinié
Collaboration artistique de Céline Nidegger
Collaboration artistique et construction d’Arnaud Louski-Pane
Dramaturgie d’Agnès Mathieu-Daudé
Régie plateau de Xulia Rey Ramos
Assistanat et construction – Manon Clavreul
Création son d’Andrès Garcìa
Création lumière de Juliette Romens
Participation de Xulia Rey Ramos & Ponyo

Vous avez les mêmes en 38 ? d’Eve Aouizerate, Mathilde Lyon & Dylan Poletti
Théâtre Le Poche
du 3 au 6 septembre 2026
durée 60 min

Tournée
24 septembre au 7 octobre 2026 au Théâtre de Poche – Genève
8 octobre 2026 au Théâtre Boulimie – Lausanne
14 novembre 2026 au Théâtre de l’Échandole – Yverdon-les-Bains

Mise en scène, interprétation – Eve Aouizerate
Assistanat mise en scène de Mathilde Lyon
Regard extérieur de Dylan Poletti
Scénographie de Valeria Pacchiani
Costumes de Nathalie Egea
Accessoires de Janice Siegrist
Coiffure – Maquillage de Katrine Zingg

Neverland – Théâtre musical en salle d’attente de Julien Chavaz & Christoph Clausen d’après Peter Pan de J. M. Barrie
Théâtre de la Cité Bleue – Genève
durée 1h25

Tournée
18 mars 2027 au Theater Magdeburg (Schauspielhaus, Kammer 1)

Sur des compositions de Sarah Nemtsov
Mise en scène de Julien Chavaz assisté d’Alixe Durand Saint Guillain
Avec Daniel Daniela Ojeda Yrureta, Clara Delorme, Julia Deit-Ferrand, Floran Anderer & Steven Beard
Scénographie de Meike Kurella
Costumes de Severine Besson
Lumières d’Eloi Gianini
Dramaturgie de Christoph Clausen
Collaboration aux costumes de Katharina Fast
Assistante aux décors et aux costumes – Veera Failla
Réalisation des masques  d’Anette Biedinger
Régie de scène de Toni Pohl
Regard extérieur de Laura García Aguilera