« Le cœur du film, c’est le corps féminin comme champ de bataille », a expliqué dimanche la réalisatrice dano-égyptienne May el-Toukhy, l’une des deux seules femmes cinéastes en compétition principale à la Mostra de Venise cette année avec « Woman Unknown » (« Femme inconnue »).
Interrogée sur cette quasi absence de réalisatrices en lice pour le Lion d’or, May el-Toukhy y a vu une résonance évidente avec le sujet de son film, qui porte à l’écran l’histoire d’une femme ayant traversé la guerre comme elle a pu, mais dont le passé risque de la compromettre au moment où elle pense pouvoir s’en sortir.
« Mon film porte sur… l’invisibilité des femmes. Il aborde d’une part l’objectivation, et d’autre part le fait d’être invisible et de ne pas avoir voix au chapitre », a déclaré en conférence de presse la réalisatrice. Il s’agit du troisième long-métrage.
« Quand je présentais ou que je pitchais le film aux gens, je voyais leurs yeux se voiler. (…) Ils se disaient : +Oh, encore un film sur la Seconde Guerre mondiale+ », a raconté May el-Toukhy.
« Ce que je trouve injuste, parce qu’on a raconté énormément d’histoires sur l’expérience masculine pendant la guerre ou l’après‑guerre. Et on n’a pas vraiment exploré ce que signifiait être une femme à cette époque », a-t-elle ajouté.
Campé dans l’immédiat après-guerre au Danemark, « Woman Unknown » suit la trajectoire de Marie, sur le point d’épouser Christian, le riche veuf pour lequel elle travaille comme domestique et nourrice.
Si le film se situe historiquement juste après la libération, -une période d’euphorie et d’enthousiasme pour l’Europe, mais aussi un temps trouble où les comptes se règlent sans véritable cadre juridique -, le jeu des acteurs et les thèmes abordés lui donnent une résonance très contemporaine.
Nous avons cherché à raconter cette histoire « sans que cela ressemble à un film d’époque classique », a poursuivi la réalisatrice. Pour elle, le corps féminin constitue l’enjeu du récit.
– « Vomir, saigner » –
Examiné par un médecin, déshabillé du regard par un tailleur, palpé par des invités, scruté par son futur mari, le corps de Marie ne cesse de se voir approprié par les hommes.
« Pendant la guerre, le corps féminin est perçu comme faisant partie du territoire national, et il était, dès lors, jugé approprié de punir les femmes pour les hommes avec qui elles avaient couché », a développé May el-Toukhy. Elle s’est donc interrogée sur ce que « cela signifie dans un cadre privé ».
« C’est présent dans tellement d’aspects de notre vie quotidienne » et « j’ai voulu l’explorer dans toutes les scènes possibles (…). Et donc même aller aux toilettes, vomir, saigner, tous ces fluides corporels devaient faire partie du film », a souligné la cinéaste.
Comme d’autres actrices ou réalisatrices, à commencer par la présidente du jury de la Mostra Maggie Gyllenhaal, May el-Toukhy a estimé que la rareté des réalisatrices accédant aux grands festivals relevait d’un « problème structurel » qu’elle avait rencontré « tout au long de (sa) carrière ».
« Il a été très, très difficile de faire mon premier film » après être sortie de l’école de cinéma « alors que mes confrères masculins ont été beaucoup plus rapides », a-t-elle raconté.
La réalisatrice a également estimé que les budgets inférieurs alloués aux femmes influaient sur ce parcours mais aussi « la narration autour des réalisateurs masculins, la manière dont on parle d’eux ».
« Je n’ai jamais, jamais lu un article (…) où une réalisatrice est présentée comme un génie », a-t-elle relevé.
« J’ai le sentiment qu’après +MeToo+, nous étions toutes et tous très conscients de ce déséquilibre de genre. Mais quelque chose s’est passé ces dernières années et nous sommes en train de revenir en arrière ».
publié le 6 septembre à 18h35, AFP
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