Depuis près de 3 000 ans, les lecteurs de L’Odyssée d’Homère se sont accordés à voir en Ulysse un personnage rusé, l’ingénieux héros qui eut l’idée du cheval de bois dissimulant des assaillants pour percer les murailles de Troie après dix ans de siège infructueux, le marin malin qui a déjoué tous les dangers pour regagner sa patrie, sa femme et son fils. Ruse, courage, esprit affûté… Mais on trouve également en lui un roi à l’orgueil démesuré, qui ne peut s’empêcher de narguer le Cyclope et de lui dire qui il est, s’attirant la vengeance du dieu de la mer, Poséidon. Un homme aussi arrogant qu’intelligent, donc. Mais au mois de juillet 2026, c’est un autre héros que l’on a découvert. Le cinéaste Christopher Nolan a choisi de rebattre les cartes : Ulysse est désormais un homme tourmenté, en proie à une détresse psychologique engendrée par la culpabilité et le remords.

Que de débats et de désaccords depuis la sortie du film en salles ! Qu’il s’agisse des costumes (l’armure d’Agamemnon semble tout droit sortie de la trilogie Batman, du même réalisateur), du casting jugé par beaucoup tape-à-l’œil (Matt Damon pour Ulysse, Tom Holland pour Télémaque, Zendaya pour Athéna, Anne Hathaway pour Pénélope, Robert Pattinson pour Antinoos, Charlize Theron pour Calypso, et même le rappeur Travis Scott pour le conteur), ou, surtout, du nouveau visage d’Ulysse. Car la fiction hollywoodienne, plus « homéricaine » qu’homérique, prend de la distance avec le récit mythologique classique pour dépeindre un autre roi : Ulysse ne vante plus ses ruses, mais regrette ses crimes, déprécie ses victoires en décomptant les morts de combattants et d’innocents qu’elles ont coûtés. Plus que l’époque d’Homère, cet Ulysse contraint de trahir ses valeurs pour survivre reflète davantage notre époque moderne.

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Une époque où les vétérans de guerre américains sont rentrés du Vietnam ou d’Irak, lacérés de multiples blessures physiques et psychiques. Et où les psychiatres, confrontés brusquement à ce phénomène, ont dû se pencher sur ces souffrances d’un nouveau type et montrer que, confronté à des actes qui entrent en contradiction avec ses principes moraux, l’être humain fait parfois face à une détresse profonde, qualifiée de « blessure morale ». L’Odyssée de Christopher Nolan n’est alors pas une représentation de la grande fresque épique des aventures d’Ulysse, mais une l’introspection d’un personnage en proie à un phénomène psychologique longtemps sous-estimé. Au point de faire disparaître le véritable Ulysse ?

Les blessures de la guerre du Vietnam

De quoi est-il question, quand on parle de blessure morale ? C’est dans les années 1980, dans le sillage de la guerre du Vietnam, que l’on a commencé à décrire cet effet chez des vétérans. Ceux-ci présentaient alors d’autres symptômes que ceux typiques du syndrome de stress post-traumatique (SSPT) – la panique, des réflexes de sursaut exagérés, des pertes de mémoire, des souvenirs intrusifs et des cauchemars, des insomnies… Plus que par la peur, ils semblaient rongés par les remords. Les cliniciens des Vet Centers, mis en place par l’administration américaine pour offrir un espace de parole libre aux vétérans du Vietnam, publient alors des observations cliniques mettant en avant la souffrance psychique liée aux « actes impardonnables » commis ou subis. Des chercheurs en psychologie clinique et traumatologie travaillant sur la honte, la perte de sens et les conflits éthiques chez les anciens combattants amorcent l’étude de ce « qu’il manque » dans le diagnostic du SSPT et mettent des mots sur l’impact destructeur de la violation de la conscience morale. Mais c’est le psychiatre américain Jonathan Shay qui développe le concept de « blessure morale » au milieu des années 1990, en documentant les profondes conséquences psychologiques de la guerre sur les combattants. Il montre notamment que la souffrance de nombreux soldats traumatisés ne résulte pas uniquement de la violence à laquelle ils sont confrontés sur le champ de bataille, mais également de la rupture de valeurs fondamentales telles que la confiance, la loyauté et la justice.

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Depuis, la description de la blessure morale s’est affinée. Elle désigne ainsi les conséquences d’un comportement destructeur et transgressif qui crée une dissonance et un conflit profond chez celui qui le commet, car il trahit des croyances fondamentales concernant le bien, le mal et la valeur personnelle de l’individu. Elle est, de fait, particulièrement répandue parmi les soldats américains ayant participé aux conflits au Vietnam, puis au Moyen-Orient. Une enquête parue en 2004 dans le New England Journal of Medicine indique que l’année précédente, 52 % des soldats et marines américains déployés en Afghanistan ou en Irak ont ouvert le feu sur des combattants ennemis, 32 % rapportent avoir causé directement la mort d’un combattant, et 60 % avaient vu des femmes et des enfants blessés ou malades qu’ils ne pouvaient aider. Selon une autre enquête, 20 % des marines se sentaient responsables d’avoir tué une personne non-combattante. Plus encore, entre 25 et 41 % des vétérans disent avoir dû trahir quelqu’un pendant leur service. Bien que des estimations solides manquent, une proportion non négligeable de combattants a tué ou maltraité des civils ou détruit des biens sans nécessité, qu’il s’agisse de l’Irak ou de l’Afghanistan. Parfois, c’est le fait de se cacher durant une attaque ou de ne pas apporter son aide à un soldat blessé qui était source d’intense culpabilité.

Matt Damon Ulysse Odyssee Christopher Nolan.

Chez Nolan, Ulysse est particulièrement marqué par la prise de Troie, où il a, avec ses soldats, abattu des innocents et détruit la ville.

© Universal Studios. All Rights Reserved.

La blessure morale, c’est donc le fardeau que l’on porte, des années après, parce que ce que l’on a vécu est en profond désaccord avec ce que nous croyons être. Les recherches montrent qu’elle engendre des taux élevés d’isolement social, de comportements autodestructeurs et de crises existentielles profondes. Des travaux de Brett Litz, psychologue à l’université de Boston, et l’un des principaux spécialistes de ce sujet, montrent que les blessures morales vont, d’une part, affaiblir l’estime de soi (« Les gens me détesteraient s’ils me connaissaient vraiment » ; « Je ne suis pas la bonne personne que je croyais être » ; « Je pense que je ne mérite pas d’avoir une vie épanouissante »), et, d’une autre, éroder la confiance en autrui (« J’ai perdu la foi en l’humanité » ; « J’ai perdu la confiance en autrui » ; « J’ai du mal à voir la bonté dans les autres »). Au point que certains soldats se sentent incompris et jugés par leurs proches, perdent confiance dans l’armée ou les autres et se désinvestissent de la vie civile. Dans des cas plus rares, cela se manifeste par la dépression et des idées suicidaires, comme l’observe Brett Litz dans une synthèse de la littérature publiée en 2024.

Ulysse, héros blessé ?

Qu’en est-il d’Ulysse ? Dans la véritable Odyssée, il n’a pas l’air de souffrir le moins du monde de ce qu’il a fait durant la guerre de Troie ; au contraire, il se vante plus d’une fois d’avoir fait tomber la cité. Cependant Christopher Nolan nous montre un héros hanté par le souvenir des horreurs du combat, comme dans les films Platoon ou Born on the Fourth of July, grandes réussites du box-office américain à propos de la guerre du Vietnam. Dans cette version, le roi d’Ithaque réalise amèrement que lui et les siens ont « violé tout ce qui est sacré entre les personnes ». Et même que les « peuples de la mer », mystérieux envahisseurs et pillards craints de tous et à la réputation féroce, sont en réalité eux-mêmes, les Grecs. ​​​​​La guerre l’a amené à manipuler, à tromper, à sacrifier, voire à abandonner certains de ses compagnons. ​​​​​​Lors du légendaire épisode du cheval de Troie, le réalisateur britannico-américain nous explique que pour s’emparer de la ville, le héros sacrifie un de ses soldats, Sinon (Elliot Page), en le convainquant de faire croire aux Troyens que l’immense cheval est un objet sacré qu’ils doivent faire entrer dans leur cité… sans lui faire comprendre qu’il sera tué par les Troyens.

Matt Damon Ulysse Odyssee Christopher Nolan zendaya

La figure d’Athéna (incarnée par Zendaya) hante Ulysse, sans que l’on comprenne pourquoi, jusqu’à la fin du film…

© Universal Studios. All Rights Reserved.

Rien de tout cela dans L’Odyssée d’Homère, où l’on ne trouve nulle trace d’un Sinon ou d’un quelconque soldat trahi. Christopher Nolan, lui, ajoute des scènes et modifie l’œuvre homérique pour que son adaptation corresponde à l’image d’un héros souffrant de blessure morale. Ses remords atteignent leur paroxysme à travers la figure d’Athéna, qui lui apparaît régulièrement et dont il comprend finalement que le visage est en réalité celui d’une jeune troyenne morte par sa faute. Là encore, pure invention – dans le texte antique, Athéna est la protectrice d’Ulysse et ne lui inspire aucun sentiment de culpabilité. Chez Christopher Nolan, ce n’est pas la colère des dieux qui accable le héros, mais la responsabilité de ses meurtres.

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À son crédit, l’Ulysse d’Homère n’est pas exempt de conscience et fait face, à certains moments de son périple, à des dilemmes moraux. Au moment de franchir le détroit séparant Scylla de Charybde, Ulysse sait qu’il ne pourra préserver ses hommes que s’il accepte d’en perdre six, mais n’en informe pas son équipage. Une partie d’entre eux sont alors effroyablement happés par le monstre, sous les yeux impassibles du héros. Or cet échec à empêcher un acte destructeur peut devenir un élément traumatique, comme le montrent les travaux de Brett Litz. Ce genre de dilemme est même désormais étudié par les psychologues à travers des expériences comme le « dilemme du trolley », dans laquelle les participants doivent choisir de sacrifier une quantité restreinte de personnes pour en sauver un plus grand nombre. C’est grâce à ce type d’expérimentations que l’on a notamment pu étudier la dimension émotionnelle des prises de décision dites « sacrificielles », et que l’on sait que les participants qui font un choix utilitariste comme Ulysse, en sacrifiant une minorité pour sauver une majorité, éprouvent plus souvent un malaise psychologique. Christopher Nolan n’a donc pas tout à fait tort : Ulysse, chez Homère, est sûrement, en partie, un héros blessé par ses choix et agissements… mais ne s’y résume pas !

Montrer la morale

Reste désormais à ce nouvel Ulysse hollywoodien à trouver comment s’en sortir. Certaines approches thérapeutiques spécifiques à la blessure morale, axées sur le pardon, l’autocompassion et la réconciliation communautaire, plutôt que sur la simple désensibilisation traumatique, s’avèrent payantes. Elles reposent sur des dialogues guidés pour réévaluer la culpabilité, exprimer les regrets et planifier des réparations. Si des études montrent qu’elles réduisent la honte, ces thérapies nécessitent davantage de recherches validées. D’autres méthodes incluent la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) et le soutien spirituel. Mais lorsque les prises en charge manquent, pour amadouer la culpabilité et la rage, certains trouvent du réconfort dans les psychotropes ; c’est ce que fera l’Ulysse nolanien avec les fleurs de lotus. Alors que dans la vraie Odyssée, chez Calypso, Ulysse n’oublie rien, chez Christopher Nolan, il cède au pouvoir narcotique du lotus (emprunté à un autre épisode de l’œuvre homérique…) qu’elle lui fait avaler et qui anesthésie la douleur des souvenirs de la guerre. Le glissement est donc radical. Chez Homère, c’est la colère des dieux qui décide du périple du héros ; ici, ce sont ses tourments psychologiques qui le ballottent et définissent ses escales. Et finalement, de retour à Ithaque, il ne reprend cette fois pas le trône en paix avec lui-même, mais choisit de s’exiler avec Pénélope pour honorer les morts de la guerre de Troie et trouver l’apaisement en réparant ce qui peut l’être. C’est peut-être ce qu’il y a de mieux à faire en cas de blessure morale…

Voilà donc qui est devenu Ulysse en 2026, aux États-Unis : un homme, un vétéran comme les autres, qui n’est pas exempt des souffrances et blessures que la guerre impose. Et ce choix d’interprétation, plus que de renouveler une œuvre multimillénaire, présente surtout l’une des principales préoccupations de notre époque – le traumatisme – et tente de nous montrer comment la dépasser.

Héros modernes en proie à la blessure morale : les soignants…

La blessure morale ne concerne pas que les conflits guerriers. L’interrogation que l’on porte sur sa propre responsabilité s’est trouvée au cœur des débats lors de la pandémie de Covid-19, alors que la pression exercée sur les systèmes de santé et, plus largement, sur les professionnels de santé a culminé et que le manque de lits, de matériel, de médicaments ou de personnel a parfois contraint les soignants à prendre des décisions difficiles. Là aussi, les actions, inactions ou décisions perçues comme contraires à nos valeurs morales ou éthiques peuvent provoquer une détresse psychologique profonde. Une étude de Nina Djukic, chercheuse en neurologie à l’université de Californie à San Francisco, a porté sur des médecins d’un grand centre hospitalier universitaire interrogés sur leurs expériences entre mars 2020 et mai 2023. Quatre principales sources de blessures morales ont été identifiées : le manque de ressources, les conflits entre l’autonomie des patients et les contraintes institutionnelles, la nécessité de concilier les soins avec la sécurité personnelle et familiale, et le fait d’être témoin d’inégalités entre patients.

Plus largement, le quotidien des professionnels de santé est marqué par des défis éthiques lourds, à commencer par le rationnement des soins qui les force à prioriser certains patients au détriment d’autres par manque de matériel. Ils font également face à une profonde impuissance lorsque des protocoles administratifs ou budgétaires les obligent à refuser des accompagnements pour lesquels les soins sont pourtant nécessaires, tout en subissant des compromis sur la sécurité par manque de protections adéquates. Une réalité à laquelle il faut ajouter l’injustice face aux discriminations et aux prises en charge inégales dictées par l’origine ou le statut social des personnes. Comme pour les vétérans, des thérapies spécifiques peuvent alors être proposées, mais c’est surtout l’amélioration des conditions de travail des soignants qui permettra de changer la donne.