Dans une pièce aux grands murs tapissés d’esquisses, une cohorte d’étudiantes s’affaire dans une ambiance studieuse et collégiale. Les unes peignent, les autres dessinent la silhouette d’un jeune garçon qui prend patiemment la pose sur une estrade.

Bienvenue à l’Académie Julian, ici représentée par l’artiste d’origine ukrainienne Marie Bashkirtseff en 1881 ! Julian, comme le nom de son fondateur, Rodolphe Julian qui, en 1868, a inventé cette école d’art d’un genre nouveau, l’une des rares à ouvrir ses portes aux femmes.

Un atelier d’artiste transformé en lieu d’apprentissage

Originaire du Vaucluse, Rodolphe Julian est d’abord monté à Paris avec des rêves de peinture. Ancien élève de l’École des beaux-arts, où il a suivi l’enseignement de Louis Coignet puis d’Alexandre Cabanel, l’aspirant artiste n’est pas parvenu à se démarquer, malgré ses envois au Salon et sa participation au Salon des refusés en 1863. Peinant à vivre de sa peinture, il décide alors d’ouvrir les portes de son atelier du passage des Panoramas à des étudiants et le transforme en lieu d’apprentissage – un peu comme une « prépa » destinée à préparer les jeunes artistes au redoutable concours d’entrée de l’École des beaux-arts.

Groupe d’étudiantes à l’académie Julian

Groupe d’étudiantes à l’académie Julian, vers 1885

i

À l’époque, l’enseignement et la vie artistiques en France sont dominés par cette prestigieuse institution et par le Salon, dont dépend largement le succès (ou l’échec) d’une carrière. La concurrence est rude et, pour espérer se faire une place sur la scène parisienne, il faut convaincre des jurys garants d’un certain bon goût académique. Anatomie, perspective… Chez Julian, l’apprentissage repose avant tout sur des fondamentaux académiques. En quelques années seulement, son atelier devient l’un des principaux lieux d’enseignement privé de la capitale. L’Académie Julian se déploie bientôt à plusieurs adresses, rive droite comme rive gauche, tandis que son fondateur délaisse progressivement sa propre carrière pour se consacrer entièrement à cette nouvelle activité très rémunératrice.

Un enseignement ouvert au femmes

« Nous avons l’académie toute la journée, le même modèle, dans la même pose ; par conséquent, on pourra peindre de grands morceaux. »

Marie Bashkirtseff

L’ambition de Rodolphe Julian ? Démocratiser l’accès à l’enseignement artistique. Ici, pas de concours d’entrée, et donc pas de risque d’être recalé : il suffit de s’acquitter de frais d’inscription (suffisamment élevés toutefois pour limiter la diversité sociale de ses élèves). Surtout, contrairement à l’École des beaux-arts, l’Académie Julian accueille les étudiants étrangers et ouvre largement ses portes aux femmes, qui ne sont guère admises à l’École des beaux-arts et ce, jusqu’en 1897.

Une séance de modèle vivant dans un atelier de l’académie Julian

Une séance de modèle vivant dans un atelier de l’académie Julian

i

L’illustration, No. 3234, 18 Février 1905 • CC0 The Project Gutenberg

« L’atelier devient comme celui des hommes, c’est-à-dire que nous avons l’académie toute la journée, le même modèle, dans la même pose ; par conséquent, on pourra peindre de grands morceaux », témoigne Marie Bashkirtseff dans son journal. C’est une véritable révolution : parce qu’elles sont empêchées, dans les autres institutions, d’étudier le nu masculin (morale et pudeur obligent), les femmes sont tenues à l’écart des genres les plus valorisés au Salon, comme la peinture d’histoire, et se voient donc cantonnées aux genres dits « mineurs », telles la nature morte ou la scène de genre. À l’Académie Julian, elles peuvent en revanche travailler d’après modèle vivant, y compris masculin – même si les hommes posent alors en caleçon.

Elles étudient néanmoins dans des ateliers qui leur sont exclusivement réservés. « Aucun homme, sauf les professeurs et moi-même, n’est autorisé à y pénétrer, et ce, sous n’importe quel prétexte », précise Julian. Cette non-mixité n’empêche pas les aspirantes artistes de suivre le même parcours que leurs homologues masculins : dessin d’après plâtre, étude du modèle vivant, participation aux concours internes… À une différence près : elles paient plus cher. Il leur faut débourser dix francs pour un tabouret et un chevalet, soit près du double du tarif appliqué aux hommes…

À lire aussi :
Marie Bashkirtseff, peintre révoltée dans les rangs de l’Académie Julian

Une grande liberté

Si l’enseignement reste relativement académique afin de préparer au mieux les élèves aux exigences du Salon, le fonctionnement de l’institution se révèle, lui, beaucoup plus souple. Les ateliers sont ouverts en continu et aucun cours magistral n’est dispensé. L’apprentissage repose essentiellement sur l’étude des moulages d’après l’antique et du modèle vivant.

David Ossipovitch Widhopff, Première exposition annuelle des élèves de l’Académie Julian à la galerie Vollard

David Ossipovitch Widhopff, Première exposition annuelle des élèves de l’Académie Julian à la galerie Vollard, 1897

i

Affiche • Coll. Bibliothèque Forney, ville de Paris • CC0 Paris Musées Collection

Deux fois par semaine, tous les élèves bénéficient des corrections de professeurs prestigieux – William Bouguereau, Jules Lefebvre, Jean-Paul Laurens… – qui passent de chevalet en chevalet pour dispenser leurs observations. La notoriété de ces membres de l’Institut de France contribue largement à asseoir la réputation de l’école sur la scène artistique parisienne.

Les Nabis, Matisse et Duchamp parmi ses illustres élèves

Paul Sérusier, Le Talisman, dit aussi Paysage au Bois d’Amour

Paul Sérusier, Le Talisman, dit aussi Paysage au Bois d’Amour, 1888

i

huile sur bois • 27 × 21,5 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © RMN-GP / Hervé Lewandowski

Le reste du temps, les élèves sont largement livrés à eux-mêmes. C’est précisément cette liberté qui, malgré le cadre académique, offre un terreau idéal à l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes. Les futurs Nabis (Paul Sérusier, Pierre Bonnard, Maurice Denis, Henri-Gabriel Ibels ou Paul-Élie Ranson, qui ouvrira plus tard sa propre académie) y font leurs armes. C’est en montrant à ses camarades d’atelier son Talisman, rapporté de Pont-Aven où il a suivi les conseils de Gauguin, que Sérusier pose les bases de ce mouvement qui entend justement s’affranchir d’un art jugé trop académique.

Parmi les grands noms passés par l’Académie Julian, il faut aussi citer Henri Matisse, futur chef de file du fauvisme ; Marcel Duchamp, qui y effectue un passage éclair d’un an avant de se tourner vers le cubisme ; Jean Dubuffet ou Fernand Léger. Mais aussi des artistes femmes longtemps reléguées dans l’ombre de leurs homologues masculins, à l’image de Marie Bashkirtseff, Paula Modersohn-Becker ou Cecilia Beaux, immense portraitiste américaine et contemporaine de John Singer Sargent (qui fut lui aussi élève de l’Académie).

L’Académie Julian, qui a périclité après la Seconde Guerre mondiale, a aujourd’hui disparu, mais son esprit plane encore rue du Dragon, l’une de ses adresses historiques : c’est là qu’est désormais installée Penninghen, prestigieuse école de direction artistique, de communication et d’architecture intérieure et où continue de s’écrire l’histoire de l’apprentissage des arts et du regard.

À lire aussi :
Entrer en école d’art : mode d’emploi