Depuis samedi matin, Washington et Tel-Aviv pilonnent l’Iran dans le cadre de l’opération « Epic Fury ». Mais combien de temps cette offensive peut-elle durer? Entre stocks de munitions limités, objectifs flous et absence de stratégie de sortie claire, l’analyse des experts révèle certaines failles d’une campagne militaire aux ambitions maximalistes.

L’opération lancée samedi par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran a frappé par son ampleur. Dès la première nuit, 900 frappes ont été menées sur le territoire iranien, un chiffre qui dépasse largement les plus de 180 missiles tirés par la Russie lors de la première nuit de l’invasion de l’Ukraine en février 2022, comme le rappelle Alexandre Vautravers, rédacteur en chef de la Revue militaire suisse, lundi dans La Matinale de la RTS.

Cette intensité pose d’emblée la question de la soutenabilité de l’effort militaire américain, d’autant que Washington a déjà largement puisé dans ses stocks pour soutenir l’Ukraine et Israël ces dernières années. « Ce sont des quantités très importantes et ces munitions sont disponibles dans des quantités très limitées », souligne l’expert.

L’efficacité de ces frappes semble néanmoins indéniable. Selon Alexandre Vautravers, « il n’y a pratiquement plus de défense aérienne moderne » sur le territoire iranien. Cette supériorité aérienne totale permet désormais aux forces américano-israéliennes d’utiliser « des armes beaucoup plus simples, beaucoup plus conventionnelles » pour les phases ultérieures.

>> Voir la première partie de l’émission spéciale de La Matinale consacrée au conflit en Iran : Emission spéciale après les frappes en Iran, première partie Emission spéciale après les frappes en Iran, première partie / La Matinale / 45 min. / lundi à 07:00 Le défi des stocks

Mais cette intensité a donc eu un prix. Avant même le début de l’offensive, des voix s’élevaient au Pentagone pour mettre en garde contre l’épuisement des réserves en munitions. Le chef d’état-major interarmées des Etats-Unis, Dan Caine, s’était montré réticent à une attaque, « du fait des stocks de munitions et de missiles ».

Le chef d'état-major interarmées, le général Dan Caine, tient une réunion d'information au Pentagone à Washington, le 2 mars 2026, dans le contexte du conflit israélo-américain avec l'Iran. [REUTERS - Elizabeth Frantz] Le chef d’état-major interarmées, le général Dan Caine, tient une réunion d’information au Pentagone à Washington, le 2 mars 2026, dans le contexte du conflit israélo-américain avec l’Iran. [REUTERS – Elizabeth Frantz]

Comme le rappelait le site Politico, le général a notamment fait part depuis le mois de janvier de ses inquiétudes concernant le manque d’intercepteurs de défense aérienne au sein de l’armée. Avec l’opération au Venezuela, les bombardements de combattants houthis au Yémen et les frappes sur l’Iran l’année dernière pour anéantir son programme nucléaire, un nombre conséquent de missiles antimissile SM-3, d’intercepteurs THAAD ou encore de missiles Patriot ont été utilisés.

Un lanceur mobile de missiles Patriot est exposé à Fort Sill, en Oklahoma, le 21 mars 2023 (image d'illustration). [Copyright 2023 The Associated Press. All rights reserved. - SEAN MURPHY] Un lanceur mobile de missiles Patriot est exposé à Fort Sill, en Oklahoma, le 21 mars 2023 (image d’illustration). [Copyright 2023 The Associated Press. All rights reserved. – SEAN MURPHY]

Or, l’industrie de défense américaine a des difficultés depuis des années à produire suffisamment rapidement ces intercepteurs indispensables pour se protéger des missiles entrant. Selon plusieurs responsables américains et membres du Congrès avec lesquels Politico a pu s’entretenir, il existe une inquiétude partagée que des ripostes iraniennes dans la durée épuisent les défenses américaines et laissent des milliers de soldats américains sans protection.

Mais au-delà des munitions défensives, les Etats-Unis pourraient aussi être rapidement limités dans leurs capacités offensives.

>> Revoir également le reportage du 12h45 : Donald Trump menace le régime iranien à déposer les armes Donald Trump menace le régime iranien à déposer les armes / 12h45 / 51 sec. / lundi à 12:45

Dans un papier rédigé pour le média New Arab quelques jours avant le début de l’offensive, Jason Campbell, chercheur principal au Middle East Institute et ancien conseiller au département américain de la Défense, estimait que « les Etats-Unis pourraient lancer une campagne aérienne en utilisant deux groupes aéronavals et d’autres chasseurs dans la région pendant plusieurs semaines, mais pas pendant des mois ». Plus précisément, il évoquait une capacité de « quatre à six semaines ».

Le président Donald Trump lui-même a évoqué dimanche, dans un entretien avec le New York Times, une durée de « quatre à cinq semaines » pour l’offensive, tout en assurant que « ce ne sera pas difficile » de maintenir l’intensité des combats. « Nous avons d’énormes quantités de munitions. Vous savez, nous avons des munitions stockées partout dans le monde, dans différents pays », a-t-il affirmé.

Mais, comme le souligne Jason Campbell, le président « n’a fait aucune mention des inquiétudes du Pentagone quant au fait que le conflit puisse encore épuiser les réserves que les stratèges militaires jugent essentielles à conserver dans des scénarios tels qu’un conflit concernant Taïwan ou des incursions russes en Europe ».

Des objectifs flous

Au-delà de la question logistique, c’est aussi la clarté des objectifs qui interroge. Dans sa courte interview au New York Times, Donald Trump a présenté plusieurs visions apparemment contradictoires de la manière dont le conflit pourrait se terminer.

Tour à tour, le président américain a évoqué la destruction du programme nucléaire iranien, l’élimination des capacités de missiles balistiques, un scénario « à la vénézuélienne » où seul le dirigeant suprême serait destitué tandis que le reste du gouvernement resterait en place, puis un changement de régime par le peuple iranien lui-même.

« Interrogé sur ses projets de transition du pouvoir, Donald Trump a déclaré espérer que les forces militaires d’élite iraniennes […] remettraient simplement leurs armes à la population iranienne », rapporte le New York Times. Une vision que l’on peut qualifier d’optimiste, voire d’irréaliste, compte tenu du fait que « ce sont ces mêmes forces de sécurité […] qui ont ouvert le feu sur les manifestants en janvier et tué des milliers de personnes », ajoute le quotidien.

>> Revoir la deuxième partie de l’émission spéciale de La Matinale consacrée au conflit en Iran : Emission spéciale après les frappes en Iran, deuxième partie Emission spéciale après les frappes en Iran, deuxième partie / La Matinale / 29 min. / lundi à 07:00

Jesse Ramsdell, ancien analyste gouvernemental spécialisé sur l’Iran, écrit dans Small Wars Journal, revue américaine spécialisée dans les conflits contemporains, que « face à ces déclarations contradictoires qui brouillent les raisons de l’intervention américaine », les États-Unis « doivent clarifier leurs objectifs stratégiques pour espérer un succès ».

Une puissance aérienne seule insuffisante

Si l’objectif de Washington est véritablement de renverser le régime iranien, l’histoire militaire récente offre peu d’exemples encourageants de réussites obtenues par la seule puissance aérienne. Clayton Swope, expert au Center for Strategic and International Studies (CSIS), le rappelle sans détour: « Les tentatives de changement de régime par des frappes aériennes ont un bilan stupéfiant, car elles n’ont jamais abouti. »

Matthew Bunn, professeur à la Harvard Kennedy School, abonde dans ce sens: « Il est certes possible que le gouvernement iranien s’effondre, mais qu’adviendrait-il alors? Le Corps des gardiens de la révolution islamique est sans doute l’institution la plus puissante d’Iran, et il pourrait s’emparer du pouvoir », juge-t-il dans la revue The Bulletin.

>> Revoir le reportage du 12h45 sur l’impact économique de la guerre en Iran : La guerre en Iran touche de plein fouet l'économie La guerre en Iran touche de plein fouet l’économie / 12h45 / 2 min. / lundi à 12:45

Jason Campbell établit une comparaison historique inquiétante avec l’opération Rolling Thunder au Vietnam, « qui visait à exercer une pression politique sur le Nord-Vietnam. Elle a duré trois ans, a échoué et a entraîné une escalade du conflit terrestre ». Il ajoute: « Je ne prétends pas que son échec au Vietnam présage le même sort ici. Mais on a tendance à oublier que l’Iran est un vaste pays de 90 millions d’habitants. »

L’exemple libyen de 2011 illustre également les limites de cette approche. Comme le note Rajan Menon, professeur en relations internationales à la City University of New York, dans le Guardian: « Les frappes aériennes contre le régime de Mouammar Kadhafi ont contribué à sa chute après son assassinat brutal par des rebelles, mais la Libye est plongée dans le chaos depuis lors », rappelle-t-il.

La capacité de riposte iranienne

Du côté iranien enfin, les capacités de résistance ne doivent pas être sous-estimées. Interrogé à ce sujet dans La Matinale, Alexandre Vautravers estime que Téhéran possède « à peu près 3000 » missiles balistiques et en a tiré « à peu près entre 150 et 200 jusqu’à maintenant ». « Ce qui est le facteur limitant aujourd’hui en Iran, ce n’est pas tellement les missiles », explique-t-il, « c’est vraiment toute l’infrastructure et les troupes spécialisées qui permettent d’engager, c’est-à-dire de tirer, de mettre en œuvre ces missiles. »

Jason Campbell précise quant à lui que « les estimations font état d’environ 2500 missiles balistiques de portées variées mais que près de 50% des plateformes de lancement avaient déjà été détruites » lors de la guerre des douze jours en juin 2025, « réduisant les stocks à environ 1000 missiles ». La question cruciale reste de savoir « dans quelle mesure ils ont reconstitué leurs stocks au cours des sept derniers mois », conclut-il.

Tristan Hertig