Depuis le début de l’offensive aérienne en Iran, le président américain Donald Trump a multiplié les déclarations contradictoires sur la durée des opérations militaires. Lundi, il s’est même dit prêt à envoyer des troupes terrestres « si nécessaire ». Mais intervenir durablement au sol dans un pays près de quatre fois plus grand que l’Irak supposerait une mobilisation exceptionnelle.

Aux premiers jours de l’opération « Epic Fury » contre l’Iran, Washington a déployé ce qu’analystes et médias décrivent comme le plus important rassemblement aérien et naval américain au Moyen-Orient depuis l’invasion de l’Irak en 2003: deux porte-avions (l’USS Abraham Lincoln et l’USS Gerald R. Ford), plus de 16 navires de guerre et plus de 100 avions de combat stationnés dans la région, soutenus par des transporteurs et des ravitailleurs.

Ce déploiement, estimé entre 40’000 et 50’000 soldats et marins positionnés sur des bases et en mer, n’inclut toutefois aucune force terrestre conséquente. Dans une interview lundi au New York Post, le président américain a cependant expliqué que bien qu’il n’en aurait probablement pas besoin, il n’avait « pas d’appréhension concernant l’envoi de troupes au sol » et que « contrairement aux présidents précédents », il ne refuserait pas catégoriquement d’envoyer des soldats en Iran.

Mais envoyer des troupes au sol en nombre suffisant pour envahir un pays comme l’Iran demanderait des moyens phénoménaux. Pour comprendre les échelles requises par une véritable invasion terrestre, il est éclairant de se retourner vers les précédents récents.

Déploiement phénoménal en 1991

En 1991, les Etats-Unis déploient plus de 530’000 soldats, 80 navires, 1350 avions, 1500 hélicoptères, 1000 chars d’assaut et six porte-avions pour repousser l’armée irakienne qui a envahi le Koweït. Dans cette opération, intitulée « Tempête du Désert », Washington est par ailleurs épaulé par des dizaines d’autres pays, dont la France, le Royaume-Uni ou encore l’Arabie saoudite. Une coalition qui, comme le rappelle un article du Figaro, réunira à son pic un peu moins d’un million d’hommes.

Après une campagne de bombardements massive d’un peu plus de cinq semaines, l’offensive terrestre qui suivra, intitulée « Sabre du Désert », se soldera par une victoire en un peu plus de quatre jours.

Des soldats américains défilent sur Constitution Avenue, à Washington, lors du défilé de retour de la guerre du Golfe, le 8 juin 1991. [REUTERS - Gary Hershorn] Des soldats américains défilent sur Constitution Avenue, à Washington, lors du défilé de retour de la guerre du Golfe, le 8 juin 1991. [REUTERS – Gary Hershorn]

Mais si cette victoire peut sembler relativement rapide face à une armée irakienne très aguerrie à l’époque, il faut également prendre en compte le temps qui a été nécessaire pour mettre sur pied une telle opération.

Après l’invasion du Koweït le 2 août 1990, les Etats-Unis lancent d’abord l’opération « Bouclier du Désert ». Il s’agit de la phase défensive et de préparation de la coalition: le but est alors de protéger l’Arabie saoudite d’une éventuelle attaque irakienne et, surtout, de déployer massivement forces et matériels dans le Golfe en vue d’une éventuelle offensive.

Des avions de chasse américains survolent les champs pétrolifères en feu du Koweït, lors de l'opération "Tempête du Désert", en 1991. [Photo12 via AFP] Des avions de chasse américains survolent les champs pétrolifères en feu du Koweït, lors de l’opération « Tempête du Désert », en 1991. [Photo12 via AFP]

Entre août 1990 et mars 1991, les Etats-Unis organisent un pont aérien et maritime d’une ampleur exceptionnelle: au total, 576 navires et plus de 10’000 avions acheminent environ 3,6 millions de tonnes de fret et des centaines de milliers de soldats vers la région, rappelle un rapport du Government Accountability Office, l’organisme d’audit, d’évaluation et d’investigation du Congrès des Etats-Unis. Il aura donc fallu près de cinq mois de préparation aux Etats-Unis pour mettre en place une opération d’une telle envergure.

Invasion de l’Irak en 2003

Un peu plus de dix ans plus tard, en 2003, les Etats-Unis se lancent dans une invasion de l’Irak qui vise directement à faire chuter le régime de Saddam Hussein. Pour lancer l’offensive, cinq porte-avions et trois groupes amphibies sont déployés, rappelle Le Figaro. Au plus fort du conflit, un sixième porte-avions est mobilisé. Une trentaine de navires de surface, croiseurs, frégates et destroyers sont aussi engagés, ainsi qu’une dizaine de sous-marins.

Environ 1800 avions participent aux opérations, dont 863 appareils de l’US Air Force, parmi lesquels, des avions de guerre électronique EC-130, des avions de chasse F-15, F-16 et A-10, des bombardiers furtifs à long rayon d’action B-2, des chasseurs d’attaque furtif F-117 ou encore des bombardiers B-1B et B-52.

Dans les phases initiales de l’invasion, environ 250 chars Abrams sont aussi déployés et engagés ainsi qu’un peu plus d’une centaine de chars britanniques Challenger 2.

Un chasseur furtif F-117 en vol le 6 août 2002 lors du MillenniumChallenge 2002 (MC02), le premier exercice interarmées de combatréalisant des exercices sur le terrain et des simulations informatiques. [REUTERS - Handout .] Un chasseur furtif F-117 en vol le 6 août 2002 lors du Millennium Challenge 2002 (MC02), le premier exercice interarmées de combat réalisant des exercices sur le terrain et des simulations informatiques. [REUTERS – Handout .]

Selon des analyses du Council on Foreign Relations (CFR), un think tank américain spécialisé dans l’analyse de la politique étrangère des Etats-Unis, environ 340’000 militaires américains sont alors placés sous l’autorité du Commandement central des Etats-Unis (CENTCOM): 235’000 d’entre eux sont engagés dans la guerre en Irak, dont 125’000 directement sur le sol irakien. D’autres restent stationnés au Koweït, la principale base de déploiement, mais aussi au Qatar, aux Emirats arabes unis, en Israël ou encore en Arabie saoudite. Des dizaines de milliers d’hommes restent en mer.

A cela, il faut ajouter environ 45’000 soldats britanniques, environ 2000 soldats australiens et un petit contingent de militaires polonais.

Une image non datée, diffusée le 30 mars 2003, montre un char britannique Challenger 2, après un engagement à Bassora, dans le sud de l'Irak. [AFP - DAN CHUNG] Une image non datée, diffusée le 30 mars 2003, montre un char britannique Challenger 2, après un engagement à Bassora, dans le sud de l’Irak. [AFP – DAN CHUNG]

Les effectifs sont certes moindres que lors de la première guerre du Golfe, mais la puissance de feu est sans doute supérieure, analyse le CFR. « Les progrès technologiques, les enseignements tirés de 1991 et l’affaiblissement de l’armée irakienne ont permis aux forces américaines et alliés de concentrer leurs attaques avec plus de précision et de létalité », ajoute le think tank, citant des commandants américains.

En un peu plus de trois semaines (20 mars – 9 avril 2003), les forces américaines et alliées arrivent à faire tomber Bagdad. Mais là aussi, les préparatifs ont dû commencer beaucoup plus tôt. Un rapport du think tank Rand Corporation indique que la préparation logistique pour l’invasion a duré entre 6 et 9 mois, débutant discrètement à l’été 2002, avec le prépositionnement d’équipements au Koweït.

Au total, selon un article du magazine National Defense, les navires logistiques de la marine américaine ont livré environ 1,95 million de mètres carrés de cargaison sèche.

L’Iran, une forteresse naturelle géante

Ces exemples montrent que lancer une offensive terrestre d’ampleur dans le but de repousser une armée ou de faire tomber un régime nécessite des moyens conséquents et un temps de préparation logistique qui se compte en de nombreux mois.

Dans le cas de l’Iran, les moyens nécessaires pour envahir le pays seraient sans aucun doute multipliés. Tout d’abord, la taille du territoire imposerait des lignes logistiques beaucoup plus conséquentes. Avec ses 1,6 million de kilomètres carré, ce pays de près de 90 millions d’habitants est près de 4 fois plus grand que l’Irak, plus de 2,5 fois plus grand que l’Afghanistan ou l’Ukraine ou encore, pour avoir une échelle de grandeur, 40 fois plus grand que la Suisse. L

Le pays possède par ailleurs une armée d’environ 400’000 hommes auxquels s’ajoutent entre 125’000 et 190’000 Gardiens de la Révolution.

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Mais au-delà de la taille du pays et de des forces armées, tous les experts rappellent aussi le relief du pays, extrêmement défavorable pour une invasion. A l’ouest, les imposantes montagnes du Zagros constituent un prolongement méridional du Caucase et s’étendent sur environ 1450 kilomètres depuis la frontière nord-ouest de l’Iran, voisine de la Turquie et de l’Arménie, vers le sud-est jusqu’à la ville portuaire de Bandar Abbas, sur le détroit d’Ormuz. Elles « rendraient une invasion d’envergure par cette voie extrêmement difficile », rappelait déjà en 2020 dans la revue The National Interest Zachary Keck, analyste en sécurité internationale.

Il y a quelques années encore, avant le retrait de ses troupes, la meilleure option pour les Américains aurait sans doute été de passer par l’Afghanistan, à l’est. Mais là encore, des barrières naturelles auraient rendu toute avancée difficile. Car pour aller de la frontière afghane à la plupart des grandes villes iraniennes, il aurait fallu traverser deux vastes zones désertiques: le Désert de Lout et le Dasht-e Kavir, des plaines salées désertiques, typiques de l’Iran, qui ressemblent à des sables mouvants. Considéré comme l’un des endroits les plus hostiles au monde, ce terrain aurait limité fortement la capacité des Etats-Unis à mener une invasion avec des forces mécanisées, explique Zachary Keck.

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Une opération depuis le nord du pays serait également extrêmement complexe. La chaîne de l’Elbourz, qui s’étend sur plus de 1000 km le long du nord de l’Iran, forme une barrière montagneuse très élevée entre la mer Caspienne et le plateau iranien. Avec des sommets dépassant souvent 4000 mètres, elle constitue un mur naturel difficile à franchir, seulement percé par quelques vallées et cols étroits. Une topographie escarpée qui limite les axes de passage et rendrait les déplacements d’une armée lourde difficiles, tout en offrant des positions défensives dominantes aux défenseurs.

Des complexes résidentiels sont visibles au nord-ouest de Téhéran, avec la chaîne de montagnes de l’Elbourz en arrière-plan, le 9 avril 2010. [REUTERS - Morteza Nikoubazl] Des complexes résidentiels sont visibles au nord-ouest de Téhéran, avec la chaîne de montagnes de l’Elbourz en arrière-plan, le 9 avril 2010. [REUTERS – Morteza Nikoubazl]

Pour Zachary Keck, la seule possibilité serait d’entrer en Iran à l’extrême sud-ouest, au confluent du Tigre et de l’Euphrate, qui forment le Chatt al-Arab, là où les forces armées irakiennes de Saddam Hussein avaient tenté de passer dans les années 1980.

Mais pour y parvenir, il faudrait déjà renverser le gouvernement irakien actuel qui s’opposerait à une intervention depuis son territoire. Et même si cela était fait, il faudrait ensuite traverser la frontière pour se retrouver sur un territoire particulièrement marécageux qui serait là encore « facile à défendre » pour les forces iraniennes, note-t-il.

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Dans une analyse effectuée il y a presque 20 ans jour pour jour pour l’US Naval Institute, le colonel John M. Collins, ancien officier de l’armée américaine et analyste reconnu des questions de stratégie militaire, mettait lui aussi déjà en garde: « Le relief accidenté de l’Iran devrait inciter les stratèges militaires à y réfléchir à deux fois avant d’envisager une invasion », expliquait-il.

Tristan Hertig