Dans son nouveau roman ‘De l’autre côté du lac’, Sylvain Prudhomme fait le récit d’une réserve naturelle interdite aux humains, qu’une photographe arpente obsessionnellement, avant de disparaître mystérieusement. Un texte qui oscille entre thriller naturaliste et réflexion sur le vivant.

Il y a cent ans, un morceau de terre a été rendu à la vie sauvage. La Réserve du lac, posée au cœur d’un massif montagneux, séparée de la présence humaine par un lac en forme d’œil, hante Paola Alba. Photographe à l’ancienne, harnachée de son matériel anachronique nécessitant des temps de pose interminables, elle sillonne les crêtes qui font face à la réserve, et cherche à saisir l’essence même de cet espace interdit, qui pourtant l’appelle. Jusqu’au jour où elle disparaît mystérieusement.

Mais qu’est-ce que je poursuis, moi? Qu’est-ce que je cherche à fixer que mes yeux ne voient pas, mais que tout mon être sent, et que je rêve de voir s’imprimer sur la plaque?

Extrait de ‘De l’autre côté du lac’ de Sylvain Prudhomme >> A écouter, l’entretien avec Sylvain Prudhomme pour son livre ‘De l’autre côté du lac’ : Entretien avec Sylvain Prudhomme, auteur de ‘De l’autre côté du lac’ / QWERTZ / 30 min. / le 23 septembre 2026 Thriller, mais pas trop

Bien que le roman prenne progressivement les contours d’une enquête pour comprendre dans quelles circonstances et pourquoi Paola a disparu alors qu’elle s’était rendue seule dans les crêtes, le cœur de son propos est ailleurs. Dans la fugacité d’une rencontre sur un parking en début de roman, entre Paola et le narrateur, séduit par cette femme indomptable et entière. Dans la frontière ténue entre un décor bucolique qui peut à tout moment révéler sa violence. Dans la multiplicité des regards: celui du narrateur qui, presque en voyeur, enquête sur la photographe. Celui de Paola sur la réserve, à travers la chambre de son appareil. Celui, indifférent, que la réserve pose sur l’agitation humaine. Celui du lac enfin, cet œil ancien et presque mythologique, qui voit tout, depuis toujours.

Je voyais bien que ça prenait cette tournure du thriller, et ça ne me déplaisait pas. Mais tout naît de quelque chose que je ressens très fort au milieu de ce décor.

Sylvain Prudhomme dans le podcast QWERTZ Roman photo

Né des heures innombrables que Sylvain Prudhomme a passées aux abords d’une réserve elle aussi interdite aux humains, ‘De l’autre côté du lac’ se raconte aussi par l’image. Dans le livre, un dessin de la réserve, du lac et des crêtes ressemble à une carte au trésor. Mais surtout, les photographies qu’a prises Paola sont reproduites en petit format carré et suivent l’intrigue, la complètent.

Un habile dispositif narratif qui brouille les pistes: Paola ne serait pas un personnage de fiction? Sylvain Prudhomme a-t-il lui-même pris les photos pour structurer son intrigue? La réponse se dérobe elle aussi: l’auteur concède avoir « bricolé » (au sens noble du terme) un mécanisme destiné à épaissir le mystère, au-delà des mots.

Jamais seuls

Des mots qui nomment aussi tout ce qui est non-humain. Les chevreuils, marmottes et truites reines du lac cèdent volontiers la place aux silènes acaules, élynes queues-de-souris et saxifrages paniculées, petites plantes trop souvent reléguées au second plan de la préservation des habitats, et qui trouvent refuge dans le roman. « Le vide, c’est quand on est aveugle », raconte Sylvain Prudhomme, reprenant les propos d’un ami botaniste.

Récit de réensauvagement, invitation à (re)considérer notre rapport au vivant, ‘De l’autre côté du lac’ joue magnifiquement avec la notion de l’interdit, de la frontière qui appelle. L’enjeu est d’accepter que cet autre côté, ce monde où l’humain n’aurait aucun contrôle, nous échappe. En sommes-nous seulement capables? 

Ellen Ichters/aq

Sylvain Prudhomme, ‘De l’autre côté du lac’, ed. de Minuit, août 2026.

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