Le cerf élaphe avait disparu du Plateau suisse pendant des siècles, mais il est aujourd’hui revenu et s’y est remarquablement bien adapté. Cependant, une population de cerfs trop importante pourrait poser problème à la forêt.

Michael Jäggi laisse son chien, un Pointer anglais, sauter de la voiture. Avant même qu’il ait pu lui passer sa laisse, son acolyte lève le nez et hume l’odeur environnante. En tenue de chasse complète, chapeau compris, il sourit: « Les cerfs sont là ».

Le chasseur se rend près de la commune de Kestenholz (SO), en bordure du Längwald, une vaste forêt qui s’étend sur les cantons de Soleure et de Berne. Cette zone boisée est prisée des joggeurs, des cyclistes, des promeneurs de chiens, mais aussi des cerfs. « Actuellement, trois troupeaux sont en déplacement », relate-t-il. « L’un compte douze individus, l’autre huit et le dernier cinq. »

"C’est ici que les cerfs se baignent", révèle le chasseur Michael Jäggi. [SRF - Irène Dietschi] « C’est ici que les cerfs se baignent », révèle le chasseur Michael Jäggi. [SRF – Irène Dietschi] Une population en augmentation

Michael Jäggi et son chien suivent un sentier de gibier étroit et envahi par la végétation jusqu’à une clairière bordée d’un affût de chasse. Ici, les cerfs sont tranquilles, à l’abri du bruit et des regards. L’endroit est idéal pour préparer un abattage en règle: « Je peux observer attentivement les cerfs présents. Sont-ils mâles ou femelles? Jeunes ou adultes? Y a-t-il même un cerf avec des bois? »

L’autorité cynégétique de Soleure publie chaque année des directives précises: la chasse au cerf doit être axée sur les jeunes animaux et les femelles. La « chasse aux trophées » pour récupérer les ramures des cerfs est interdite. Le tir est autorisé uniquement de jour, d’une heure avant le lever du soleil à une heure après son coucher. Cette réglementation est en vigueur du 1er août au 30 septembre, puis après la période de rut jusqu’à fin décembre. Passé ce délai, la chasse est interdite.

Contenu externe

Ce contenu externe ne peut pas être affiché car il est susceptible de collecter des données personnelles. Pour voir ce contenu vous devez autoriser la catégorie Services Tiers.

Accepter Plus d’info

Dans la zone de chasse de Michael Jäggi, 22 cerfs étaient susceptibles d’être abattus l’an dernier, soit 40% de la population estimée. L’objectif était de réduire ce nombre, conformément au plan cantonal de régulation. En effet, comme sur l’ensemble du Plateau suisse, les populations de cerfs du canton de Soleure ont considérablement augmenté.

Un herbivore qui peut manger de jeunes arbres

Christian Willisch est écologue spécialisé dans la faune sauvage à la Haute école des sciences agronomiques, forestières et alimentaires. Mandaté par l’Office fédéral de l’environnement, il a mené, avec d’autres chercheurs et chercheuses, une étude sur la manière dont le cerf élaphe s’est implanté sur le Plateau suisse.

Les populations de cerf élaphe augmentent, et pourraient menacer les jeunes pousses d'arbres des forêts du Plateau. [KEYSTONE - PATRICK PLEUL] Les populations de cerf élaphe augmentent, et pourraient menacer les jeunes pousses d’arbres des forêts du Plateau. [KEYSTONE – PATRICK PLEUL]

« Dans les années 1990, il était inconcevable que le cerf élaphe puisse se répandre et s’implanter sur le Plateau suisse », explique-t-il. Pourtant, en 2005, des animaux isolés sont apparus dans la région bernoise-soleuroise, en provenance des Alpes. Cinq ans plus tard, lorsque Christian Willisch a commencé son étude, une population s’était déjà établie.

Un cerf élaphe écorce un if. [Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL)] Un cerf élaphe écorce un if. [Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL)]

« Comme tous les animaux sauvages, le cerf élaphe a essentiellement deux besoins », raconte l’écologue: « La protection contre les prédateurs et les perturbations et une alimentation suffisante, que l’habitat forestier doit bien sûr lui fournir ». Le cerf élaphe, poursuit le chercheur, est en réalité un animal de steppe et, de ce fait, un herbivore. En Suisse, il fuit les humains pour se réfugier en forêt et y trouver d’autres sources de nourriture, comme les jeunes pousses d’arbres ou leur écorce.

Les effets du broutage se sont accentués

Dans la forêt de Kestenholz, Michael Jäggi trouve un jeune pin gravement endommagé par les cerfs. À côté, un saule tout aussi pitoyable. Plus de la moitié de son écorce a disparu. « Il ne s’en remettra jamais complètement », regrette le chasseur, aussi paysagiste de métier.

Une jeune pousse d'érable grignotée. [Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL)] Une jeune pousse d’érable grignotée. [Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL)]

Selon l’Office fédéral de l’environnement, la Suisse compte aujourd’hui environ 40’000 cerfs. Ce nombre tend à augmenter d’année en année. Andrea Kupferschmid, chercheuse à l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage à Birmensdorf (ZH), explique que, si « on ne peut pas simplement dire que le broutage a augmenté partout ces dernières années, son impact sur les forêts s’est clairement accru. »

Pas le responsable principal

Le cerf élaphe n’est qu’un facteur parmi d’autres. Le chamois et surtout le chevreuil contribuent à la dégradation des forêts. Tragiquement, les arbres les mieux à même de résister aux changements climatiques sont aussi ceux qui subissent le plus fortement le broutage: chênes, érables, frênes ou encore sorbiers.

En septembre et octobre, les mâles en rut suivent les femelles jusqu'aux lieux de rut. Là, ils se disputent les biches en chaleur. Le vainqueur est le cerf dominant. Après l'accouplement, il se retire en solitaire et perd ses bois à la fin de l'hiver. [Keystone - Alessandro Della Bella] En septembre et octobre, les mâles en rut suivent les femelles jusqu’aux lieux de rut. Là, ils se disputent les biches en chaleur. Le vainqueur est le cerf dominant. Après l’accouplement, il se retire en solitaire et perd ses bois à la fin de l’hiver. [Keystone – Alessandro Della Bella]

Ce broutage a des conséquences: « Là où, par exemple, existent des forêts protégées ou que la forêt est gérée, il a clairement un impact négatif. » La biodiversité y est également fortement réduite en raison des dommages causés. On ignore dans quelle mesure les cerfs élaphes contribuent à cette évolution. Les études de terrain menées par Andrea Kupferschmid dans la région de Berne-Soleure ont montré que la plupart des dégâts causés par le broutage étaient imputables aux chevreuils.

L’empreinte d’un cerf élaphe. [SRF - Irène Dietschi] L’empreinte d’un cerf élaphe. [SRF – Irène Dietschi]

La chercheuse soupçonne une conséquence indirecte de la migration des cerfs: « Les cerfs se déplacent vers des endroits où leur comportement alimentaire a un impact plus important sur la forêt que dans leur habitat d’origine. » Autrement dit, l’arrivée des cerfs a modifié leur comportement.

Trop d’ongulés, pas assez de loups?

Andrea Kupferschmid l’affirme sans équivoque: « Aujourd’hui plus que jamais, alors que les forêts doivent s’adapter aux nouvelles réalités du changement climatique et être replantées d’essences d’arbres résistantes, les populations de tous les ongulés sauvages devraient être réduites. » À cet égard, la prolifération des cerfs survient à un moment plutôt inopportun.

Un loup erre dans une zone centrale de lande du Brandebourg, en Allemagne, tandis qu'un cerf élaphe se repose à l'arrière-plan. [KEYSTONE - INGOLF KÖNIG-JABLONSKI] Un loup erre dans une zone centrale de lande du Brandebourg, en Allemagne, tandis qu’un cerf élaphe se repose à l’arrière-plan. [KEYSTONE – INGOLF KÖNIG-JABLONSKI]

Que faire pour empêcher la prolifération incontrôlée des populations de cerfs? Le spécialiste de la faune sauvage Christian Willisch estime que le loup doit être réintégré à l’écosystème. « D’un point de vue évolutif, le cerf élaphe a co-évolué avec le loup, ce qui signifie que le loup est son principal prédateur. » Il est convaincu que le loup pourrait contribuer à apaiser les conflits entre la forêt et la faune sauvage.

Un loup se tient dans l'enclos du parc à bisons de Springe (All). [KEYSTONE / DPA - JULIAN STRATENSCHULTE] Un loup se tient dans l’enclos du parc à bisons de Springe, en Allemagne. [KEYSTONE / DPA – JULIAN STRATENSCHULTE]

Andrea Kupferschmid souhaite également autoriser la présence de davantage de grands prédateurs afin de renforcer la résilience de la forêt face au changement climatique. « Si l’on accepte que le lynx et le loup soient autorisés à se développer dans cette région du Plateau suisse, leur impact sur les forêts sera certainement différent de celui qu’ils auraient s’ils n’y étaient pas autorisés. » Pour elle, d’un point de vue écologique, décimer la population de loups n’a aucun sens.

Contenu externe

Ce contenu externe ne peut pas être affiché car il est susceptible de collecter des données personnelles. Pour voir ce contenu vous devez autoriser la catégorie Services Tiers.

Accepter Plus d’info

Article original: Irène Dietschi (SRF)

Adaptation française: Julien Furrer (RTS)