Je m’appelle Vincent Ravanas. J’ai grandi en Provence, dans le sud de la France, dans le pays de Pagnol. Mais dès l’enfance, j’ai su que mes collines se situaient plus haut, au cœur des Alpes où nous passions nos vacances: mes deux grand-mères sont originaires de Haute-Savoie et du Dauphiné. Et j’avais un vieil oncle qui était maire de Saint-Paul-sur-Ubaye, pas loin de là. C’est auprès de lui qu’à six ou sept ans, j’ai compris que moi aussi je voulais vivre un jour près des sommets.

Vincent Ravanas interviendra au forum Moving Mountains aux Diablerest les 7 et 8 octobre 2026 aux Diablerets, dont Heidi.news est partenaire. IUl rste quelques places (gratuites) pour les lecteurs et lectrices de Heidi.news. Cliquer ici pour vous inscrire.

Cet appel ne m’a jamais quitté. Mon enfance et mon adolescence ont été jalonnées de lectures, de randonnées puis de haute montagne. La vie professionnelle m’a conduit ailleurs. Il me restait ce besoin de retrouver les cimes. Et, je l’ignorais alors, la nécessité d’œuvrer pour ces espaces et l’avenir de ses habitants.

Tant de fragilités

Pendant les confinements, j’ai compris qu’il était temps de trouver mon endroit, celui où mes quatre enfants pourraient, à leur tour, aimer la montagne. J’ai parcouru les Alpes françaises de Genève au Briançonnais. Ce que j’ai vu m’a terrifié. Partout, je découvrais des fragilités naturelles, touristiques, économiques, etc.

C’est ma dernière fille, qui avait séjourné à Pralognan en colonie de ski, qui m’a invitée à la rejoindre. Je suis tombé amoureux du village. Je cherchais un lieu authentique, une nature immédiatement accessible, sans m’isoler complètement: ma femme m’avait prévenu que personne ne viendrait me voir dans une cabane perdue !

Ce qui m’a plu, c’est bien sûr la beauté du lieu, la proximité des sommets, le parc national de la Vanoise. Mais c’est aussi ce qui en rebute certains: le fond de vallée, le côté âpre. Et puis il y a les gens, leur sagesse, leur résilience, leur courage, leur force de travail. Des personnes avec une histoire, des attachements, des difficultés concrètes. Je ne suis pas d’ici; je ne le serai sans doute jamais tout à fait. Mais je me suis profondément attaché à ces habitants autant qu’à leur montagne. Peu à peu, je n’ai plus seulement eu envie d’y venir. J’ai eu envie d’être utile.

La vitesse du changement

Je n’ai jamais cru que la montagne était sans danger. Mon père me l’a appris. Les avalanches, les chutes de pierres, les crevasses font partie de son histoire. Ce qui me bouleverse aujourd’hui, c’est la vitesse à laquelle tout change. Quand je compare la montagne que j’ai connue à vingt ans à celle que je parcours maintenant, je suis inquiet. Le recul des glaciers: je le vois dans les lieux auxquels s’attachent mes souvenirs. Des sources disparaissent des alpages. Les températures sont alarmantes, la sécheresse guette, le calendrier des montées et descentes des bêtes aux alpages est bouleversé. Des événements se produisent que la mémoire des anciens ne peut comparer à aucun souvenir.

Je pense à mes enfants, jeunes adultes, à ce qu’ils ne pourront pas montrer à leurs propres enfants. Cela me serre le cœur. Pour un homme de 57 ans, il y a quelque chose de douloureux à voir cette transmission nous échapper. Chez les pralognanais, je ressens cette tension entre une forme de fatalité, et un profond désarroi avec l’idée que cela finisse par passer, qu’il faudra s’adapter.

L’incendie de cet été

Ces fragilités ont des visages et des conséquences immédiates. En juillet, un incendie provoqué par la foudre et la sécheresse a entraîné des éboulements qui ont coupé l’unique route d’accès au village pendant dix jours. L’année d’avant, au-dessus de nous, une vidange préventive du lac glaciaire du Grand Marchet – dans le cœur du parc national de Vanoise – a été effectuée.  Il a fallu mobiliser les différents acteurs locaux et les services de l’État en faisant converger chacun vers l’intérêt commun. Ces événements nous font nous sentir tout petits. Mais ma réaction est toujours la même: nous ne pouvons pas ne rien faire. Il ne s’agit pas d’être fataliste ou de paniquer. Il s’agit de regarder, de comprendre et de nous mettre au travail.

À Paris, je suis un des associés d’Egon Zehnder. Mon métier consiste à conseiller des conseils d’administrations et des dirigeants d’entreprises sur les enjeux de talents. Ce que j’aime, au fond, c’est faire se rencontrer des gens, à créer de la valeur par l’échange. C’est aussi ce que j’essaie de faire à Pralognan.

Gens d’en-haut et d’en-bas

Cela a commencé simplement: des dîners au chalet, du fromage et quelques bouteilles de vin blanc l’hiver, des saucisses sur le barbecue l’été. Autour de la table, des habitants, des amis, des dirigeants, parfois des responsables politiques. Et des conversations d’une richesse extraordinaire. En France, on parle souvent de la difficulté à faire dialoguer les gens d’«en-haut» et les gens d’«en-bas». En montagne, ces mots changent de sens. Dans tous les cas, l’important est l’écoute et le dialogue.

J’ai la chance de travailler avec Martine Blanc, la maire qui a pris la tête de l’équipe municipale en 2023. La commune compte environ 700 habitants à l’année, 8 000 lits touristiques l’hiver et 10 000 lits l’été. L’ambition de l’équipe est de trouver un modèle économique et social juste, équilibré, qui profite à l’ensemble de la population, tout en prenant en compte le changement climatique au sein des territoires de montagne. En mars 2026, le conseil municipal a décidé de créer une commission consultative pour laquelle on m’a sollicité. Avec les élus, nous travaillons sur les différents sujets d’avenir tels que l’école: comment permettre aux familles de rester au pays? Comment concilier développement économique, faire face à la rareté des logements, et préserver un environnement exceptionnel? Comment faire vivre le village au-delà des saisons touristiques? Comment s’adapter à des risques naturels en pleine évolution ?

Un lieu pour réfléchir – et agir

Je vis encore à Paris où je poursuis mon activité professionnelle, et dès que je peux, je «monte». Mon engagement a donc pu trouver son chemin, sans prétendre remplacer ceux qui sont sur place chaque jour.

C’est dans cet esprit que, avec le soutien de la commune, nous avons créé L’institut Montagnes & Climat de Pralognan-la-Vanoise (IMAC) qui ambitionne d’être l’institution de référence, lieu de rencontre et de partage du savoir sur l’impact du changement climatique en montagne. L’IMAC est né d’une conviction: les territoires de montagne ne pourront réussir leur transition qu’en articulant savoir scientifique, dialogue territorial, innovation, implication citoyenne et action concrète.

La vocation de l’IMAC est française, européenne et globale. C’est un lieu interdisciplinaire où scientifiques, citoyens, élus, entreprises et grand public se rencontrent pour observer, comprendre et agir face aux mutations accélérées de nos montagnes sous ses aspects environnementaux, sociaux et économiques.

Une montagne pour mes enfants

Nous sommes en phase de structuration et de recherche de financements. Nous travaillons à la construction d’un bâtiment au centre du village. Il accueillera aussi des espaces mutualisés avec la commune. Nous tenons à ce que notre activité soit totalement intégrée à la vie locale, qu’elle amène de l’activité hors saison. Ce lieu de rencontre permettra de confronter les différents savoirs aux réalités du terrain. Je me méfie des réponses toutes faites. Mais je crois profondément qu’en mettant autour d’une table les scientifiques, les entreprises et les acteurs locaux, nous pouvons faire naître des solutions innovantes et concrètes.

Il nous faut maintenant des financements, un directeur, une petite équipe. Je trouve parfois que tout avance trop lentement. Pourtant, chaque personne qui accepte de nous aider me redonne de l’énergie. Je ne sais pas quelle montagne connaîtront mes petits-enfants. Je veux pouvoir dire aux miens que nous n’avons pas renoncé à lui chercher un avenir.