« Une hypothèse de longue date suggère que l’Homme moderne se serait progressivement débarrassé de son héritage néandertalien au cours des 45 000 dernières années », indique Alexander Platt, généticien de l’évolution à l’université de Pennsylvanie et coauteur de l’étude. « Je ne me soucie pas de la théorie. »

Convaincus de l’existence d’une meilleure explication, Platt et ses collègues ont examiné trois génomes de Néandertal afin de comprendre comment les gènes des deux espèces se mélangeaient. Ils ont également comparé leurs données à des génomes africains sans ascendance néandertalienne. L’équipe de chercheurs a alors constaté que la proportion d’ADN sapiens dans les chromosomes X des Néandertaliens était 60 % plus élevées que dans leurs chromosomes non sexuels, ou autosomes. Ce déséquilibre suggère que de nombreux ancêtres féminins des Néandertaliens étudiés étaient probablement des femmes sapiens.

Le sexe féminin possède deux chromosomes X, alors que le sexe masculin possède un chromosome X et un chromosome Y. Lorsqu’ils se reproduisent, la mère transmet toujours un chromosome X, alors que le père transmet son chromosome X uniquement si l’enfant est une fille. Par conséquent, le chromosome X est plus souvent hérité de la mère que du père.

Comme l’expliquent les chercheurs, si l’accouplement entre les deux espèces s’était majoritairement déroulé entre des hommes néandertaliens et des femmes sapiens, le patrimoine génétique humain présenterait une quantité relativement faible d’ADN de chromosome X néandertalien, et c’est précisément ce qu’observe la science aujourd’hui.

Platt et son équipe ont élaboré des modèles mathématiques afin d’identifier les schémas d’accouplement qui produiraient de faibles quantités d’ADN néandertalien sur les chromosomes X de leur progéniture. Dans ces simulations, les scénarios attribuant à l’Homme de Néandertal un biais, ou plutôt une affinité, pour les femmes sapiens produisaient souvent ce résultat.

« Il était presque impossible d’augmenter suffisamment ce biais dans les modèles pour obtenir les résultats que nous observons aujourd’hui », témoigne Platt. « Ces observations ne relèvent pas simplement de la « survie du plus apte » au sens darwinien classique de l’expression, mais bien de tendances sexuelles très répandues et communes », poursuit-il.

La raison pour laquelle ces accouplements interspécifiques impliquaient principalement des hommes de Néandertal et des femmes humaines pourrait rester un mystère aux yeux des scientifiques, car leurs résultats ne révèlent en rien le contexte social de ces interactions. Malgré tout, Platt et ses collègues émettent une théorie qu’ils considèrent comme la réponse la plus simple au problème : les Néandertaliens et les humaines auraient pu éprouver une attirance mutuelle. 

Les chercheurs n’excluent pas d’autres facteurs potentiels en dehors de la sélection sexuelle, notamment un déséquilibre démographique, comme une pénurie de femmes néandertaliennes ou une abondance de femmes humaines.

« Les modèles purement démographiques nous semblent particulièrement fragiles », indique Platt. « Nous lui préférons le modèle qui attribue un rôle moteur à la sélection sexuelle. »

Pour Lars Fehren-Schmitz, professeur d’anthropologie au sein de l’université d’État de Californie à Santa Cruz, non impliqué dans l’étude, la découverte de potentielles preuves d’une sélection sexuelle favorisant les Néandertaliens n’a rien de surprenant, étant donné la prévalence de l’espèce dans l’histoire de l’humanité. 

« Cette prévalence a constitué un important facteur limitant pour notre propre espèce au cours de son existence », affirme Fehren-Schmitz. 

Matilda Brindle le rejoint sur ce point. Non impliquée dans l’étude, cette biologiste de l’évolution à l’université d’Oxford a déjà publié des articles suggérant que les Néandertaliens et les humains modernes avaient probablement échangé des baisers préhistoriques. « L’idée que ce biais aurait été alimenté par la sélection sexuelle est tout à fait séduisante », ajoute-t-elle.  

Une telle théorie, poursuit-elle, soulève irrésistiblement des questions sur la naissance de l’étincelle entre les deux espèces. « Qu’ont bien pu trouver nos ancêtres humaines aux hommes de Néandertal, et vice-versa ? »

Platt espère que ses confrères généticiens seront en mesure d’aider les biologistes de l’évolution et les anthropologues à trouver des réponses à toutes ces questions. « C’est un domaine que les généticiens n’ont pas encore exploré en profondeur, conclut-il, mais nous pouvons nous aussi écrire cette histoire. »