Sujette à d’inexplicables crises respiratoires, la narratrice du dernier roman de l’autrice française Vanessa Caffin part en quête de l’histoire taboue de sa bisaïeule. « Le corset » met en lumière le souffle de ce qui se transmet au-delà des mots, que ce soient les injonctions ou l’amour.
Cela s’ouvre sur le décès du grand-père maternel Jean. Sur son lit de mort, dans un éclair de lucidité avant le dernier voile, il avertit son épouse Nane: « Empêche-la… elle va finir comme ma mère ». Ces mots terribles et prophétiques s’adressent à sa petite-fille Vilma, qui dès lors tentera de comprendre quel sort elle doit conjurer.
Durant une semaine, chez Nane, la trentenaire piste la trace de cette bisaïeule inexistante, dont l’évocation semble être un tabou familial. Qu’est-il arrivé à la mystérieuse Philomène, morte prématurément à Paris dans les années 1910, au terme d’une vie qui s’est éloignée de la morale?
Ils la connaissaient bien au commissariat, ils l’aimaient bien aussi. Quand le patron n’était pas là, ils se montraient cléments, car ils n’ignoraient pas que bientôt, la syphilis la tuerait, ou qu’à défaut, ce serait le choléra ou la pauvreté.
Extrait de « Le corset » de Vanessa Caffin Dédale d’archives
Pour Vilma, le temps du deuil est l’occasion de s’installer temporairement chez ses grands-parents, avec le secret espoir de comprendre qui était son arrière-grand-mère. Face au mutisme persistant de Nane, son attention est prise par l’imposante présence de piles d’archives, éparpillées dans toutes les pièces de la maison.
C’est que la grand-mère garde tout: vieux magazines, livres, menus de restaurant, cassettes, radiographies ou coupures de presse. Et parfois, rarement, une clé: ici une photo de famille, là une lettre, maigres ossements d’un passé impossible à recomposer. Jusqu’à la découverte cruciale d’un carnet militaire daté de 1923, qui pourrait bien résoudre cette enquête généalogique longue d’un siècle.
La morale des femmes
Par à-coups, Vilma comprend qu’à la mort de Philomène, son fils Jean a été placé chez sa tante, l’austère Anastasie, célibataire sans enfants à l’affection ténue. De son fils adoptif, elle exigera toujours qu’il l’appelle « Tatan », étrange combinaison de « tata » et « maman », qui masque la crainte d’être perçue comme une mère seule.
Il y a plus de cent ans, l’école enseignait encore la morale aux jeunes filles, tandis que les garçons en étaient dispensés. Pour elles, tout comportement en marge des figures imposées de mère et d’épouse était jugé et condamné socialement. Ce « corset » sociétal enlaçait autant les femmes aux mœurs libres, comme Philomène, que les « vieilles filles » sans mari ni enfants, comme Anastasie.
Elle l’a élevé comme une tante et non comme une mère, car elle a craint toute sa vie d’être vue comme une fille-mère. Des femmes qui étaient considérées comme des parias dans la société.
Extrait de « Le corset » de Vanessa Caffin Livres Agités
Avec « Le corset », Vanessa Caffin signe un roman de la condition féminine, du cœur et de la mémoire. Longtemps journaliste sportive, elle quitte son amour pour le football pour se mettre à l’écriture, puis, depuis quelque temps, l’édition, en fondant la maison Livres Agités avec Jeanne Thiriet, dédiée aux primo-romancières portant des récits engagés « qui font bouger les lignes », raconte l’autrice. « Parce que pour les femmes, publier un livre est une double peine: dans la forêt des livres, pour émerger, c’est la croix et la bannière. La question s’est posée de savoir comment faire pour créer un autre espace de narration ».
Fondée il y a peu, la maison propose déjà cinq titres, aux couvertures explosives et joyeuses. C’est sûr, en 2026, le corsetage sous toutes ses formes n’a plus voix au chapitre.
Ellen Ichters/sf
Vanessa Caffin, « Le Corset », ed. Héloïse d’Ormesson, février 2026.
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