Lauréate du Prix Transfuge du roman russe, présente sur la première liste du prix Femina étranger, Gouzel Iakhina signe avec ‘Eisen’ un portrait virtuose et colossal de Sergueï Eisenstein. Le récit parcourt au pas de charge la vie et l’œuvre du plus grand cinéaste de l’ère soviétique, roi du montage et de la démesure.

De ‘La Grève’ à ‘Ivan Le Terrible’, toutes ses réalisations sont des films de guerre. Guerre sociale, soulèvements politiques, batailles historiques. L’œuvre de Sergueï Eisenstein, dont ne subsistent que six longs métrages, chante le combat, exalte la lutte, dépeint la victoire ou l’anéantissement d’un peuple en marche. Pourtant, au cœur même de ces mouvements de masse, étendard du pouvoir soviétique, c’est à un combat bien plus intime que se livre l’homme et l’artiste.

Dans ‘Eisen’, biographie romancée d’une ambition prodigieuse, Gouzel Iakhina raconte les batailles personnelles d’un génie colossal, prisonnier d’un corps trapu. « Manuel ambulant pour l’étude des névroses », l’homme tourmenté qu’elle nous donne à voir est d’abord un maître de la mystification, du doute identitaire.

Si on m’enlevait mon masque, on en trouverait un autre en dessous, puis un autre, puis encore un autre, des masques sans fin. A l’endroit où d’autres ont une âme, j’ai une machine à mettre des masques.

Extrait de ‘Eisen’ de Gouzel Iakhina Un récit sous tension mené à bride abattue

Caractéristique première du cinéaste? Une vitalité prodigieuse, une énergie galvanisante. Dans une forme de mimétisme particulièrement roboratif, Gouzel Iakhina mène son récit à bride abattue, la brièveté de ses phrases et l’expressivité de ses scènes dialoguées, idéalement traduites par Maud Mabillard, installant une tension propre à nous faire traverser plus de cinq cents pages avec fièvre.

Propagandiste par devoir, satiriste outrancier épris de sublime, Eisenstein apparaît au fil du roman comme un personnage éminemment tragique. D’un tragique qui, dans ses relations quasi incestueuses à sa mère, dans la pression insoutenable qu’exercent sur son art les humeurs de Staline, confine au drame shakespearien. C’est là tout l’art de Gouzel Iakhina, autrice russe en exil, que de nous faire appréhender cette dimension légendaire, dans un récit aussi précis et incarné des petites et grandes aventures de son protagoniste.

Ses relations avec sa mère commencent par un amour immense, et se terminent pratiquement dans la haine. (…) Ces relations rejaillissent dans son œuvre. On peut dire qu’Eisenstein est en dialogue, en dispute avec sa mère dans tous ses films.

Extrait de l’entretien QWERTZ avec Gouzel Iakhina Les coulisses des tournages minutieusement décrites

Suivant la chronologie de sa filmographie, partant du principe que l’homme et l’œuvre se répondent, la romancière décrit avec minutie les coulisses des tournages. S’y déploient les échanges vifs qu’il a avec ses deux complices essentiels, le chef opérateur Edouard Tissé et l’assistant Gricha Alexandrov, les idées folles que font naître ses ambitions visionnaires, et les contraintes de plus en plus féroces qui réduisent à néant sa liberté créative.

Exerçant son imaginaire là où les images font défaut (deux films ne nous sont parvenus qu’à l’état fragmentaire), Gouzel Iakhina développe aussi, sur un mode psychanalytique, la relation trouble qu’entretient Eisenstein à sa mère, rejaillissant dans ses films sur des personnages féminins tous plus détestables les uns que les autres.

Une résidence à Montricher (VD)

En 2023, la Fondation Jan Michalski de Montricher, en Suisse romande, a offert un cadre d’écriture idéal à l’élaboration de ce chantier colossal. Mais c’est à un autre havre de paix que l’autrice dédie ce quatrième roman: « Au Kazakhstan, le plus hospitalier des pays ». Dans son exil kazakh, Gouzel Iakhina envisage son propre destin comme la suite logique de l’époque qu’elle explore, de roman en roman.

Beaucoup de ses voisins, des habitants de la ville d’Almaty, sont issus des grandes vagues de déportation de l’ère soviétique. Aujourd’hui, cent ans après le ‘Cuirassé Potemkine’, la Russie n’en a pas fini avec son tropisme expansionniste. Folie des grandeurs qu’Eisenstein a su mettre en images comme nul autre.

Nicolas Julliard/mh

Gouzel Iakhina, ‘Eisen’, traduction de Maud Mabillard, éditions Noir sur Blanc, août 2026.

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